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Humanité.... à propos des 0,13 pour cent de la population française

Notre manière d’être hospitaliers avec ceux que l’on qualifie de migrants.


"0,13 pour cent de la population française" Mme Taubira Ce matin je me suis levée affublée d’une vague nausée... Nuit agitée... Au creux de mon lit douillet, soudain, les draps blancs saturaient l’espace... Leur odeur fraiche ne cessait de m’appeler... Moi allongée dans ce lit moelleux et lui quelque part dans une rue de Bologne... Quel temps fait-il là-bas ? Aura-t-il trouvé une encoignure de porte où appuyer son corps de jeune homme fatigué ? D’un pas léger je me suis retrouvée dans la cuisine, machinalement les gestes du matin s’accomplissait... récalcitrants ceux là pourtant... Café arabica bio s’il vous plait... Tartine de pain frais à la farine de châtaigne ? Nausée soudain plus vive... L’espace de ma maison surgissant... les fenêtres à meneau du XIVéme, les sièges accueillants, et ses paroles :"Dans la pièce où vous me recevez, en Libye nous étions parfois deux cents entassés, sans eau, sans nourriture et aucune hygiène..." La lumière diffuse de ce moment ni encore jour ni plus tout à fait nuit... Et vous Mr Boury quelle perspective en matière de petit déjeuner ?

J’exerce en tant que psychologue clinicienne et psychothérapeute dans un petit village ... chaque jour je reçois des humains en souffrance, j’apprends avec eux à endurer, traverser... Patient, patienter, pathos pathein... Passion qui veut nous dire épreuve, endurance, jouissance au sens de pleinement y être en épreuve... Un jour, j’ai été sollicité afin d’accueillir en mon cabinet un jeune homme en grande détresse... "Un migrant" comme on dit... 0,13 pour cent de la population française ! Premier rendez-vous ; il est accompagné par une femme qui consacre une part de son existence à prendre soin et qui le laisse après de brèves présentations. Un jeune homme, 28 ans, et qui me rappelle que j’ai un fils d’un âge tout proche...un jeune homme soigné, droit dans sa posture, juste les yeux baissés ; un visage harmonieux et doux...Voix grave et ténue dans son volume... Mr Boury Adouma est arrivé en Europe par l’Italie... Après s’être résolu qu’il ne pouvait vivre dans son propre pays, qu’il y était menacé, après avoir dû quitter sa terre natale, après avoir enduré la prison en Libye, la dénutrition extrême, les coups, la violence et le mépris il est parvenu en Italie et de là il a rejoint la France : Paris où il demandait hospitalité et puis Montpellier et Carcassonne depuis deux mois... Déplacé au gré des décisions de notre administration ’ je me sens tel un ballon que l’on se repasse de mains en mains"... Espérant obtenir le droit de déposer une demande d’asile... Obtenir le droit de déposer... Les bras me tombent comme on dit : je réalise que je n’aurai pas imaginé qu’il faille obtenir une permission pour déposer "une demande d’asile" ? Soudain "demander asile" ne va plus de soi ? Si l’asile est un droit alors n’implique-t-elle pas d’évidence un devoir pour celui qui reçoit une telle demande ? Il me dit également qu’il est "assigné à résidence" tel un détenu ? Peu à peu nous nous sommes approchés, apprivoisés. La sensibilité est vive, l’intelligence aussi, la respiration présente un rythme atypique ; celui d’une anxiété. Le propos est précis et parcimonieux. Le français est sa langue ce qui l’a conduit à envisager que là, en France, il pourrait trouver refuge, s’établir et travailler... Le style langagier est concis, le ton respectueux et parfois nos regards se croisent, pudeur... Douleur... Se rencontrent aussi... Ce jeune homme est hanté par des images, terrassé par une douleur morale : dans son périple, il a rencontré une autre jeune homme cherchant une terre accueillante pour vivre simplement "la vie d’un homme simple" comme disait ma grand-mère...Le corps de cet ami le hante : dénutri, allongé sans vie à même le sol, terrassé par les coups de crosse reçus...Il n’a pas survécu aux sévices qu’ils supportaient ensemble... Mr Boury lui a résisté et il semble s’en excuser auprès de ce défunt. "Je n’ai pas pu lui donner de sépulture... j’ai dû le laisser là pour tenter moi de survivre... Au moment de mourir il m’a indiqué de sa main un endroit de son vêtement... J’ai glissé ma main dans le petit trou de son caleçon, près de l’élastique de la taille et trouvé un bout de papier avec un numéro de téléphone"... "Lorsque je suis parvenu à Paris j’ai appelé : ses parents... Il était mort depuis six mois et ils ne le savaient pas ; je devais accomplir cela"... Ce jeune homme-là, devant moi, relatant son actuelle condition ... et ce qui le taraude ce n’est pas la colère... Mais cette tache essentielle de devoir donner sépulture, obligation qu’il n’a pas tenue.

Nous nous sommes rencontrés quatre fois... Avant hier je reçois de lui un appel "Je ne vais pas pouvoir honorer notre prochain rendez-vous... Ce matin je me suis rendu à la préfecture pour signer et on m’a conduit dans un véhicule pour me renvoyer en Italie" Mr Boury est désolé... Et moi transie... Rapidement je note son adresse mail et lui donne la mienne... Tenter de continuer cette relation, de donner possibilité de porter ensemble une parole...Nous ne nous sommes pas salués ! Mr Boury a été emmené sans avoir été prévenu, sans ses papiers et ses quelques affaires, celle qu’on avait bien voulu lui donner...il précise cela lorsque je lui demande. Lui est désormais familier de ce genre de comportement que je qualifie sans égard, lui ne s’en plaint pas et cette discrétion me fait éprouver la saveur du terrible. J’appelle l’association et un espoir ténu survient : normalement il doit séjourner en centre de détention avant d’être renvoyé... demain elles vont aller le voir et lui apporter cela, tenter de trouver un espace pour une parole humaine... Lendemain ; appel téléphonique : "Adouma Boury a été mis dans un avion militaire pour l’Italie ; ils n’ont pas attendu." Au petit matin, entre chien et loup... comme pour tenir loin l’appel de cette conscience morale qui ne s’éradique pas quoi que l’on fasse ? Puis plus tard : "Adouma est à Bologne, dans la rue"

... Lui désolé de ne pas avoir pu accomplir le dernier acte envers un homme... et ici nous, chacun d’entre nous -"la France"- le débarquant mine de rien en Italie... Le déplaçant tel un encombrant chez les voisins .... Les hommes naissent libres et égaux en droit...Et peut-être que cela, une telle manière de dire, permet aussi de considérer que certains sont moins égaux que d’autres ? Lorsque mon visage se reflète dans le miroir de ma salle de bain ... La nausée me rappelle à cela qui aujourd’hui semble désuet : la conscience morale détrônée à notre époque par celle dite psychologique et qui revendique des droits en oubliant que nous avons aussi quelques obligations ! Que nous avons charge, responsabilité de veiller à nous comporter de façon respectueuse avec nos semblables et avec nous mêmes.

Cette nuit j’ai mal dormi...travaillée par cette conscience morale qui témoigne de notre humaine condition. Et je sais que sans décision résolue cette rencontre se dissoudra... décider chaque jour de ne pas oublier... ce 0,13 pour cent de la population française, un être humain à part entière. Un homme tentant de comprendre ce qui conduisait "la France" à le recevoir de cette façon, ne se laissant pas aller à la colère ou la plainte.Me vient que la dignité nous oblige, chacun de nous, et se distingue de la fierté de l’ego . Dignité d’être humain à laquelle il m’échoit de veiller, fierté du sujet qu’il m’appartient de sans cesse de remettre à sa place : à m’incliner devant la question de la dignité préservée ou non par mon comportement.

Mr Boury, merci pour la leçon d’humilité et de compassion que vous me donnez ! J’ose espérer que nos regards se croiseront à nouveau et que vous trouverez la force morale et corporelle pour survivre... Préserver la dignité humaine vous savez ce que cela signifie et à quoi cela nous oblige... Mr Boury ayez pitié de notre misère éthique ! Me viennent les paroles de Etty Hillesum, celles de Hanna Arendt sur la banalité du mal. Nous avons échangé quant à cela et vous m’avez rappelé au texte de Machiavel "Le prince" que vous aviez emprunté à la bibliothèque... Oui l’espérance est un principe essentiel... Par-delà espoir/ désespoir, résolument éprouver compassion devant notre commune misère, ne pas condamner...Conduite morale tout autre que suffisance d’un ego oubliant que certaines choses doivent nous convier à baisser les yeux et que d’autres nous obligent à les tenir bien ouvert et ce malgré nous tant la complaisance nous est familière ! L’impératif catégorique Kantien me vient : agis de telle manière que tu considères autrui toujours comme une fin et jamais comme un moyen... et encore :"que m’est-il permis d’espérer ?" qui nous invite à délaisser la suffisance du "je veux, j’ai droit" ; loin de la formule "parce que je le vaut bien" d’une célèbre publicité ! "Seul un dieu pourrait encore nous sauver" disait un philosophe... Un Dieu c’est à dire une puissance, une transcendance qui nous oblige à nous incliner, à retrouver place parmi les autres vivants et cesser de nous prendre pour les maitres et possesseurs de tout ce qui est. S’incliner, une geste humble, tout autre que s’écraser ou dominer... Espérons que la signification de ces verbes saura nous toucher à cette époque où nous sommes devenus si indigents et suffisants que nous nous permettons d’évoquer des êtres humain en les qualifiant de "O,13 pour cent" et ce même lorsqu’il s’agit d’appeler au respect des différences car la différence ne prend sa dimension que d’une commune situation : humains plutôt que population statistique ! Le dernier mot sera pour une parole de ma grand-mère : "prends la mesure de ce que tes paroles te donnent à entendre... ne dis tu pas des choses plus grosses que toi ?"

Edith blanquet 18 mai 2018


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