www.edithblanquet.org
Accueil du site > Enseignements de Gestalt-Thérapie et phénoménologie, de Daseinsanalyse > Travaux d’étudiants > L’expérience de la surdité

L’expérience de la surdité

Mémoire de fin de formation par Marie Duchâtelet


L’expérience de la surdité ou le vacarme existentiel d’un monde « silencieux »

L’expérience de la surdité

Marie Augustine DUCHATELET Octobre 2014 Enseignements de Gestalt-Thérapie et de Phénoménologie

INTRODUCTION

I. Les représentations de la surdité ou le grondement sourd de l’histoire De la difficulté de penser l’être humain en ce qu’il est.
- comme un handicap ?..........................................................................P 1

- comme une pathologie ?......................................................................P 5

- comme une manière d’être au monde ?...............................................P 6

- A quoi et par où cela me convoque ?.....................................................P 9

II. De la difficulté d’être, entre singularité et pluralité…………………………………………………….P 11

-  Du point de vue de la psychologie………………………………………………………….P 16

-  Du point de vue de la Gestalt-thérapie…………………………………………………..P 19

-  Du point de vue de la théorie du self……………………………………………………..P 22

-  Du point de vue de la phénoménologie…………………………………………………P 25

III. Etre Sourd dans un environnement microsocial………………………………………………………… P 28

IV. Le corps comme moyen d’habiter le monde……………………………………………………………….P 30

V. Un langage co-construit dans l’espace thérapeutique…………………………………………………P 34

VI. De l’interprétation à une posture thérapeutique ………………………………………………………P 38

CONCLUSION

Bibliographie Définition des sigles

INTRODUCTION

Travailleur social pratiquant la langue des signes française depuis dix ans dans des contextes différents et auprès de personnes de tout âge, j’oriente ici ma recherche et mes réflexions vers l’accompagnement thérapeutique des Sourds, plus spécifiquement en gestalt thérapie. Tout d’abord, il s’agit de préciser que mon étude se porte en effet sur la relation du gestalt-thérapeute et de la personne sourde de naissance. La surdité ayant d’innombrables déclinaisons et de ce fait autant de manières de se vivre, il me semble important d’apporter dès à présent cette précision. Je suis réunionnaise, ma langue maternelle est le créole réunionnais. La langue française et sa culture fait très clairement pour moi partie des choses que j’ai dû apprendre (non sans mal) dès le moment où je suis entrée à l’école. Malgré l’usage quotidien de cette deuxième langue aujourd’hui, j’ai l’impression de l’apprendre toujours et encore, si bien qu’elle ne me semble parfois pas si familière qu’elle n’y paraît. Quant à la culture des personnes pour qui, cette langue est première et qui ont grandi en « métropole », force est de constater qu’elle demeure trop souvent, à mon goût, étrangère. Je suis moi-même la première à être étonnée de cet état de fait ! Quelle ne fût pas ma surprise, lorsque je me suis aperçue que pour traduire de la langue des signes au français, il m’arrive souvent de passer, dans ma tête, par le créole ! Une double traduction qui me permet peut-être d’être au plus près du sens en ce qu’il concerte tout à la fois la signification, le sensible et la direction de ce que j’ai en charge de transmettre. Il ne s’agit pas de vous raconter une partie de mon histoire sans la mettre en lien direct avec le travail que je tente de faire. En effet, comme vous l’avez sûrement deviné ce qui est commun entre moi et cette partie de la population dont je fais ici mon sujet d’étude est, bien entendu, l’originalité de se vivre, de penser, de rêver parfois dans une langue qui n’est pas celle que nous utilisons la plupart du temps. Mais pas seulement, il y a aussi le fait d’être une minorité de personnes à partager cette langue et cette culture. Et puis, peut-être puis-je aussi rajouter, cette spécificité qui n’est pas des moindres et qu’il me semble partager avec les Sourds : celle de ne pas être des étrangers au sens strict du terme dans le pays que nous habitons. Je suis française autant que le sont, les Sourds de ce pays. « Appartenir à une minorité linguistique, c’est être bilingue. Cela veut donc dire être plus riche que celui qui n’a à sa disposition qu’une seule langue. Pourtant, appartenir à une minorité linguistique, cela veut dire aussi et enfin être l’objet de la part de la majorité d’une certaine méfiance et d’un certain mépris. » p 246, les Sourds existent-ils ? , Bernard Mottez.

Les questions que soulèvent immédiatement cette première approche de la surdité sont : En quoi peut-on parler de minorité linguistique en ce qui concerne les sourds ? Qu’est-ce que cela donne à penser de l’aborder sous cette angle ? De quelle manière, cela vient impacter, colorer une existence ?

Je propose, avant de s’enquérir de ces questions ainsi amenées, de regarder d’un peu plus près ce qu’évoque de prime abord le terme de surdité. Virginie, Philippe, Nathan, Olivier et bien d’autres sont des Sourds d’âges différents, rencontrés à diverses occasions (séances de thérapie, situations de traduction, échanges informels lors de manifestations culturelles…). Ils nous accompagneront tout au long de ce travail au travers de la narration de leurs histoires, de leurs expériences tissant au fur et mesure de nos échanges une façon d’être qui nous soit propre à chacun.

J’ai pourtant longuement hésité à témoigner de mon expérience auprès de ceux qui m’ont donné à voir une manière unique de s’entendre. Peur de ne pas être légitime à (encore) parler à la place de. Peur de trahir ceux pour qui j’ai tant de respect. Peur aussi de me dévoiler à l’occasion de cet écrit. Et puis lasse de me taire et surtout désireuse de donner une forme à ce chemin sinueux que j’emprunte non sans mal mais qui s’ouvre à chaque instant un peu plus à mes pas. Chemin qui mène je ne sais où mais qui pour sûr est le mien, celui que j’arpente, dans lequel je me perds parfois et celui que je parcours aussi avec d’autres. Je vous invite donc à me suivre sur ces quelques pages, à vous laisser résonner au son de la surdité au travers du croisement de différents regards. Suivez le rythme d’une histoire singulière qui fait encore écho aujourd’hui pour poursuivre avec moi une réflexion sur l’accompagnement des Sourds faisant émerger une posture thérapeutique qui semble pour le moment s’éclairer de cette manière-ci.

I. Les représentations de la surdité ou le grondement sourd de l’histoire

De la difficulté de penser l’être humain en ce qu’il est

Il s’agit ici d’évoquer en quoi la manière de penser l’être humain oriente et colore notre façon d’agir et notamment d’agir avec l’autre. Qu’est-ce que cela donne à entendre de penser la question de la surdité

- comme un handicap ?

Henri a trois ans et demi. L’année dernière alors que ses parents envisageaient de l’inscrire à l’école de leur choix, ils se sont confrontés à des difficultés particulières qui font de leur parcours depuis un an et demi, un parcours singulier. Henri est sourd profond de naissance de parents sourds également. Il communique depuis sa plus tendre enfance en langue des signes française (LSF). Rien de plus naturel donc pour ses parents que de se rendre à l’école du quartier, accompagnés d’un interprète pour procéder à son inscription tout en demandant les aménagements qui sont, certes spécifiques mais non moins nécessaires à la scolarité de leur enfant. Fort de la loi du 11 février 2005, ils se présentent à l’école, anxieux mais confiants. C’est alors que la personne qui les reçoit leur annonce qu’avant toute chose, il s’agit de se rendre à la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) afin de faire reconnaitre le handicap de leur fils et ainsi obtenir une orientation scolaire la plus adaptée à leur situation. Notons ici, qu’Henri, n’a jamais été jusqu’ici accompagné par un service spécialisé précoce quelconque. Madame et monsieur rétorquent simplement que si tel est la procédure, ils s’y plieront mais qu’Henri n’est pas handicapé mais sourd. Cette anecdote met en relief tout à la fois l’incompréhension des parents qui se voient définis comme des handicapés dans une évidence déconcertante alors que visiblement ils ne semblent pas se vivre de la sorte – de ce paradoxe, nous en reparlerons un peu plus loin dans ce travail – et l’attitude d’un professionnel agit par une manière de percevoir et de penser la famille dont il a la charge d’accueillir en qualité de représentant d’un établissement public et laïc par excellence : l’école de la république.

La surdité est ici un handicap et relève donc en toute logique de la compétence de la MDPH.

Le handicap qui à l’origine avait pour fonction – de manière artificielle, puisqu’il s’agissait de lester le meilleur des coureurs ou de lui imposer un parcours plus long - de gommer en quelque sorte les inégalités naturelles entre différents chevaux dont les conditions physiques pouvaient porter préjudice à certains et en favoriser d’autres, est devenu au fil des siècles un attribut spontané qui loin d’être ponctuel à l’occasion d’un jeu, prend un caractère irrévocable. Le handicap est en ce sens, non choisi. Il est intéressant de noter que, penser alors comme une méthode pour tenter de ramener de l’égalité là où à priori il n’y en avait pas, le handicap est pensé aujourd’hui comme « un coup du sort » dont il s’agit d’accepter l’état définitif et immuable presqu’à l’image d’une identité.

L’identité donnant à penser aussi la notion d’identique. Identique à qui, à quoi ? Ne serait-ce pas aux autres handicapés ? Ainsi donc, il y aurait effectivement lieu de les réunir en un seul et même endroit, la MDPH par exemple et d’imaginer la question de « l’accessibilité » d’une seule et même façon, trop souvent en termes de matériel de compensation. A moins qu’il s’agisse de réduire tant que faire se peut, les différences. Une sorte de volonté d’uniformiser les êtres humains ? Le handicap n’est plus l’ouvrage de l’homme qui tente de restaurer l’égalité entre individus mais bien un état arbitraire contre lequel il s’agit de lutter pour essayer, de ramener de l’égalité là où le hasard en a décidé autrement. Cette lutte ne serait-elle pas nourrie d’un sentiment d’injustice non ressenti comme tel à l’origine, du fait du caractère temporaire du désavantage ?

Pour en revenir à la surdité, il est de bon ton pour un professionnel de parler de handicap sensoriel ou de déficience sensorielle au lieu de Sourd. Il y a donc lieu d’entendre, si je puis dire, une insuffisance, un manque, voire une absence de sens, de sensations. Cette manière de penser ampute sérieusement une façon spontanée de penser l’être humain comme un être de sens, de sensation …et de sentiments. D’autres préciseront, peut-être dans un souci de cibler cette insuffisance à un seul aspect de la personne concernée, déficient auditif. Mais cela change-t-il vraiment notre représentation ? N’y a-t-il pas une sorte de corrélation évidente entre entendre et parler, parler et penser ? N’y aurait- il pas de manière implicite, une compréhension double du mot sens ? Le sens comme sensation certes, mais aussi comme signification ? N’y aurait-il pas en cela, à l’image d’une déficience de la sensation, une déficience de la capacité à tisser des significations ? « La déficience et le handicap sont les deux faces d’une même réalité. La première renvoie à son aspect physique, la deuxième à son aspect social. Les deux peuvent être mesurées. » p 59, Les Sourds existent-ils ? , Bernard Mottez.

Selon que l’on cherche à réduire le handicap ou la déficience, les actions menées divergent. Ainsi, en matière de compensation du handicap l’accent sera mis sur la modification de certaines modalités de l’organisation sociale : toilettes adaptées, conception de logements spécifiques, suppression des escaliers dans les lieux publics, créations de rampes pour les fauteuils, multiplications d’ascenseurs accessibles, préférence pour les portes coulissantes ou encore aménagement des véhicules publics et privés. Dans une visée de réduire la déficience, l’attention se portera davantage sur la personne elle-même, de tel sorte, qu’il s’agira de tenter d’améliorer ses performances dans le but d’augmenter son intégration à la société. Ici, nous retrouvons les actions de tous les spécialistes. S’agissant de la surdité, outre les interventions chirurgicales et l’appareillage, on compte parmi les mesures visant à réduire la déficience toutes les techniques de rééducation auditive, l’orthophonie et l’apprentissage de la lecture labiale.

Parler de Henri comme d’un « sourd profond de naissance », cela signifie du point de vue médical, administratif et rééducatif un certain nombre de choses qui oriente un comportement, une attitude,

je pourrais presque dire, prédéfini et quasi unique, quel que soient les différentes régions d’un même pays. Ainsi, pour le corps médical cela signifie une perte auditive située entre 90 et 119 décibels. « … de naissance » laisse penser à une surdité congénitale, ce qui se vérifie dans la majorité des cas de surdité pré-lingual. « … sourd profond » laisserait, pour sa part, supputer une bilatéralité de la surdité. Un avion au décollage produit entre 140 et 150 décibels. A trois mètres, nous le percevons entre 120 et 130 décibels. Le seuil de la douleur est ressenti à 130 décibels. Pour Henri, au regard de son audiogramme, il commence à percevoir du son au niveau où nous autres ne pouvons plus le tolérer.

Le diagnostic précis du type de surdité et son étiologie permettent de proposer une orientation de soin. Nous sommes ici dans une logique de réparation de l’organe défectueux. Ainsi, au regard des capacités de récupération auditive potentielle sera proposée une intervention chirurgicale dans le cas par exemple de la pose d’un implant cochléaire ou un appareillage externe. Suite à cela, la personne sera dirigée vers des services spécialisés dans la rééducation de la parole. Car l’oreille fonctionnant à nouveau, rien ne peut désormais empêcher l’expression de la parole. L’urgence étant de démarrer une prise en charge rééducative afin de rendre efficient le langage. Ceci

servant au passage de caution à l’efficacité du protocole médical. C’est ce qu’on nomme encore aujourd’hui dans certain milieu la démutisation. Du point de vue administratif, les données rapportées plus haut permettent à Henri d’apparaitre dans un fichier lui ouvrant un certain nombre de droits. Ces derniers, répondant à l’injonction législative de réduire tout aussi bien la déficience que le handicap. Muni désormais de sa notification MDPH, il pourra s’inscrire dans un établissement spécialisé, si tel est le choix de ses parents, et/ou être accueilli par un service ambulatoire du type CAMPS, SSEFIS, SESSAD, ESSAD pour ne citer que ceux-là. L’éducation nationale offre également des possibilités de scolarisation en « milieu ordinaire » dans le cadre d’un projet de scolarisation qu’il nomme projet d’inclusion. Ici, les aménagements proposés sont, les CLIS, les ULIS, les SEGPA et plus récemment les Pôle PASS. Cette énumération des possibilités pourrait apparaitre comme une véritable chance pour cette catégorie de personnes que sont les déficients auditifs dont fait, désormais, parti Henri, si ce n’est que, le droit à la scolarité est un principe fondamental de notre république et que l’instruction est une obligation pour tous les enfants entre 6 et 16 ans. Nul ne devrait donc avoir besoin de tel parcours pour jouir du droit de s’instruire sous nos cieux. La liste exhaustive des possibilités d’orientation et de prise en charge met en relief un paradoxe : la façon de penser le handicap semble engendrer - malgré les bonnes volontés et les compétences des professionnels - une défaillance même du système de compensation. Comme si les modalités de l’organisation sociétale fabriquaient elles-mêmes le handicap. Penser en termes de « compensation du handicap » pose peut-être déjà ce paradoxe. Henri bénéficie donc aujourd’hui d’un transport spécialisé du conseil général qui le véhicule jusqu’à son école à trente kilomètres de chez lui. Il fait partie des élèves pris en charge à la fois par le pôle PASS et l’ESSAD, ce qui implique trois séances d’orthophonie par semaine, des séances d’enseignement avec un professeur des écoles spécialisé, des cours de langue des signes française, des séances avec un psychologue et des interventions à domicile d’un éducateur spécialisé. Tout cela en plus de sa scolarité en moyenne section dans une école publique. Depuis peu, il porte également des appareils auditifs de ce fait, s’ajoutent à « son emploi du temps de ministre » des rendez-vous chez l’audioprothésiste pour des réglages. Dans ce contexte, ses parents dont la volonté première, rappelons-le, était d’inscrire leur enfant à l’école du quartier, s’insurgent régulièrement du manque de surveillance de leur progéniture au sein de l’établissement et ne comprennent pas pourquoi on ne répond pas dans l’instant aux nombreuses questions et remarques dont ils sont les auteurs. Après tout, en tant qu’handicapés ils y ont droit ! « Les handicapés sont de singuliers révélateurs. Ils nous permettent de découvrir à quel point tout ce qui dans l’organisation sociale paraît aller de soi – et à ce titre n’est même pas perçu – est en réalité construit, élaboré, résultats de choix sociaux qui auraient pu être autres. En ce sens, précieux instruments de connaissance pour une société de ce qu’elle ignore d’elle-même, les handicapés sont du même coup pour l’ordre social toujours gênants et souvent dangereux. Ils ne peuvent être acceptés comme tels, à part entière, qu’au prix d’une remise en cause souvent coûteuse – et dans tous les sens du terme – de cet ordre. » p 62 Les Sourds existent-ils ? Bernard Mottez

- comme une pathologie ?

Cette logique de « réparation » se nourrit fortement de l’idée première et rarement remise en cause, sinon parfois par les Sourds eux-mêmes, que la surdité est une pathologie. En ces termes, la surdité, dans le langage courant, serait une maladie. En ce sens, quoi de plus cohérent que de proposer un traitement et d’agir en vue d’une potentielle guérison. « La frontière entre déficience et maladie n’est pas absolument tranchée : l’espoir d’une possible « guérison » subsiste, elle est souvent le principe de l’action des professionnels. C’est dans cet espace où les espoirs et la dénégation se rejoignent, en dehors de toutes possibilités de certitudes, que se développent les conflits les plus violents. » p 62 Les Sourds existent-ils ? Bernard Mottez

Selon Le Petit Robert « la pathologie est une science qui a pour objet l’étude des maladies, des effets qu’elle provoque (lésion, troubles) » L’ encyclopaedia Universalis, pour sa part, précise qu’il s’agit d’un terme de médecine. « Pathologie désigne la science à établir, par l’observation et l’expérimentation, les lois de l’anormalité dans le domaine biologique. Est pathologique tout ce qui s’oppose, au sein d’un organisme, au plein exercice des fonctions. » Ainsi donc, la surdité serait un état dont l’origine peut être pathologique comme par exemple dans le cas d’otites répétées, mal soignées ou chroniques, d’otospongioses, ou encore de la maladie de Meunière mais ce lien de cause à effet n’est pas systématique. C’est le cas par exemple pour les surdités consécutives à un trauma auditif (exposition aux bruits de fortes intensités) ou à une obstruction du conduit par un bouchon de cérumen. Il y aurait donc quelque chose d’absurde de parler de la surdité comme d’un état pathologique qui concernerait un ensemble de personnes dont la déficience de l’appareil auditif rassemblerait en un groupe uniforme. Cette pensée amène immanquablement, me semble-il, à faire fi de l’être humain en son pouvoir d’existence. C’est ce qui peut expliquer les raisons pour laquelle Edward, 37 ans, Sourd, « s’entend dire », lors d’une visite de routine chez l’ORL, qu’il serait souhaitable pour lui, de ne jamais épouser une femme comme lui car le risque serait grand d’avoir à leur tour un enfant souffrant de la même pathologie. Le jeune homme, très simplement tente d’expliquer au médecin combien la présence de sa compagne sourde était une chance à la fois pour eux mais également pour leur enfant, qu’ils étaient heureux d’avoir, tant ce qu’il lui semblait important dans une vie de famille était de pouvoir communiquer, échanger sans difficulté. Faute de pouvoir soigner, il s’agissait pour le médecin tout au moins d’éviter toutes propagations. Cette attitude venait se heurter, contre toute attente pour le praticien, à la réalité d’Edward.

- comme une manière d’être au monde ?

La surdité est bien la conséquence d’une altération de la perception auditive puisque selon le degré de perte, les personnes concernées, n’entendront pas, au sens strict du terme, la même chose. Mais la surdité, au regard de mon expérience et au fil de mes lectures est également une manière d’être au monde. Pour comprendre cela il est nécessaire que nous nous attardions un peu sur ce qui marque l’histoire des Sourds. Cette histoire semble s’organiser dans une dualité, lutter contre la surdité et se battre pour les Sourds en ce qu’ils sont porteurs d’une langue, d’une culture, d’une manière d’appréhender et de comprendre le monde, de ce fait une façon d’exister. Une des premières dates historiques pour la communauté sourde en France est 1760. En effet cette date marque la création de la première école pour Sourd, par l’abbé De L’Epée. Ce dernier ayant observé que tous les sourds, lorsqu’ils se retrouvaient entre eux usaient d’une communication visio- gestuelle, œuvrera à mettre en place une méthodologie d’enseignement du français par le geste. C’est ce qu’il nommera « les signes méthodiques ». L’Eglise, soucieuse d’apporter aux enfants sourds un enseignement religieux, les préservant ainsi des flammes de l’enfer, ouvrira les portes de cette école à tous, en y accordant la gratuité. Ce dernier aspect trouvera un écho favorable dans l’esprit de la Révolution française, qui y verra également un impact sociétal positif. Les effets de la scolarisation se retrouvant dans une diminution de la mendicité et une augmentation du niveau de vie. En 1790, l’abbé De L’Epée sera reconnu comme le bienfaiteur de l’humanité. De 1789 à 1790 les droits linguistiques sont totalement reconnus par la Révolution française, tant pour les langues régionales que pour la langue des signes. Désormais et grâce au travail de l’abbé De L’Epée, la langue des signes ne sera plus seulement une langue de la vie quotidienne mais aussi une langue institutionnelle de transmission de savoirs. L’accès aux savoirs et notamment au français écrit ouvre de multiples possibilités professionnelles. Un nouveau métier verra, alors le jour, celui de professeur auprès d’enfants sourds. Jean Massieu et Laurent Clerc sont les premiers à occuper ce poste sous la direction de l’abbé Sicard, successeur de l’abbé De L’Epée. Pendant un siècle, les droits linguistiques des sourds seront pleinement respectés. Etre capable de lire et d’écrire signifiait être à égalité avec les entendants et surtout pouvoir faire des choix. Entre 1790 et 1820 la priorité est donnée à l’enseignement de l’écrit et aux matières générales en langue des signes. Cependant, il faut noter que parallèlement à ce choix une autre orientation éducative tente à se développer : il s’agit de l’oralisme. Bien entendu, certains enfants sourds oralisaient déjà, au regard de leur type de surdité et de leur capacité à s’y investir, mais il n’y avait aucune exclusivité. Or, désormais s’élevait une véritable volonté de proposer un enseignement uniquement oraliste à l’image de ce qui se pratiquait en Allemagne à la même époque. Ce sont les descendants d’un certain Pereire, (qui en son temps avait déjà investigué des recherches en ce sens), qui œuvreront à cela entre 1825 et 1835. Ils créeront une école dont les couleurs porteront haut l’éducation des enfants sourds par la parole. A la mort de l’abbée Sicard en 1823, son

successeur à la prestigieuse école pour sourds, Saint- Jacques, imposera l’usage de l’oral. Les professeurs sourds ne rempliront plus un rôle d’enseignement mais un rôle de répétiteur. Ce à quoi ils manifesteront un vif désaccord. Certains professeurs entendants se joindront à leur cause, soutenus par les élèves. Ils s’opposeront à ces nouvelles mesures et n’hésiteront pas à se mettre en grève. Alors que jusqu’ici, il n’était aucunement question d’une lutte identitaire, les sourds dès lors se constituent en association. D’un point de vue général, le XIX siècle sera marqué par cette lutte. En ce qui concerne l’éducation, la France s’inspire largement du modèle Allemand sur de nombreux points et notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants sourds. Il sera organisé deux congrès entre 1878 et 1879, l’un à Paris et l’autre à Lyon, réunissant des spécialistes de l’éducation des Sourds, l’objectif étant d’obtenir un vote majoritaire en faveur de l’oralisme. Les protagonistes de ces congrès espéraient ainsi pouvoir influencer les politiques nationales d’éducation. Par deux fois, les Sourds interviendront et réussiront à se faire entendre afin que soit maintenu l’usage de la langue des signes dans les apprentissages. Loin de s’opposer simplement à une méthodologie nouvelle, ils s’insurgeaient contre une volonté transparente d’uniformité et d’une priorité mise au profit de la rééducation au détriment de l’éducation. Pour éviter que ces interventions se reproduisent, il sera décidé d’organiser, l’année suivante, un nouveau congrès, cette fois-ci à Milan. Les Pereire financeront entièrement cette action. Ils choisiront des participants dont ils partagent l’idéologie et leur offriront le voyage ainsi que le gîte. A cette manifestation, seront présents majoritairement des italiens et des français. Ces derniers voteront massivement pour l’éradication de la langue des signes contre l’avis minoritaire des suédois, des anglais et des américains. Un seul sourd aura réussi à s’y rendre mais l’absence d’interprète ne lui permettra pas d’accéder au débat. A partir de 1880, tous les instituts pour sourds en France proposeront un enseignement exclusivement oraliste. La langue des signes est officiellement interdite dans tous les établissements scolaires. Les premières années de scolarité seront uniquement consacrées à « la démutisation » de l’élève. Les autres types d’apprentissage seront abordés ultérieurement et partiellement. De plus, seront séparés les élèves signeurs des élèves oralistes. Leurs emplois du temps seront organisés de telle sorte qu’ils ne puissent se croiser et échanger. « Le congrès considérant que l’application de la méthode orale pure dans les institutions où elle n’est pas en vigueur, doit être prudente, graduée, progressive, sous peine d’être compromise, est d’avis que les élèves nouveaux dans les écoles y forment une classe à part où l’enseignement sera donné par la parole, que ces élèves soient absolument séparés des sourds-muets trop avancés pour être instruits par la parole, et dont l’éducation s’achèvera par les signes ; que chaque année une classe nouvelle de la parole soit établie dans l’école, jusqu’à ce que tous les anciens élèves enseignés par la mimique aient achevé leur éducation. » p.31 Rapport à Monsieur le Président du Conseil, Ministre de l’instruction Publique et des Beaux-Arts, sur le Congrès international des maîtres de sourds-muets à Milan en 1880. A. Houdin.

Cette volonté d’interdire la transmission de la langue des signes va avoir un impact considérable sur le lien entre les générations. En 1986, les établissements sont tous oralistes, les enfants ne savent plus signer et sont donc dans l’incapacité d’échanger avec leurs aînés. La situation durera un siècle. Ce n’est qu’en 1977 que le Ministère de la Santé abroge l’interdit qui pèse sur la langue des signes mais il faudra attendre 1991 pour que l’Assemblée Nationale accepte par la loi Fabius, l’utilisation de la langue des signes française pour l’éducation des enfants sourds. Enfin, la loi du 11 février 2005, dite « loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », reconnaitra la langue des signes comme « langue à part entière ». Dès lors, nous assisterons à l’émergence de timides modifications quant au quotidien des Sourds. Il est vrai par exemple, que depuis cette loi, chaque personne qui en fait la demande peut bénéficier d’une allocation mensuelle dont l’objet est la rémunération d’ « une aide à la communication ». Il s’agit, d’une personne susceptible de faciliter la communication entre le Sourd et son environnement. Dans la plupart des cas, nous retrouvons à ces postes des interprètes ou des interfaces de communication exerçant en libéral ou pour le compte d’associations, mais la loi autorise également l’embauche d’un membre de la famille. Ce qui bien souvent, réactive la question de l’assujettissement du sourd aux membres de sa famille et inversement. La langue des signes ayant été interdite pendant cent ans, il y a toute une génération de sourds qui sont en difficulté de compréhension face à un interprète, formé à l’université et pratiquant une langue académique. A cette difficulté peut se rajouter un sentiment de honte ou pour le moindre une inhibition qui empêche l’expression de l’incompréhension. En effet, comment dire que je n’ai pas compris alors que tout est mis en place pour améliorer ma compréhension ? Pour la majorité des entendants, la présence d’une personne agitant les mains suffit à palier cela. N’est-ce pas ce qui s’est produit lors de la cérémonie officielle qui a eu lieu en Afrique du sud à l’occasion du décès de Nelson Mandela ? Par ailleurs, il peut y avoir une gêne à le faire savoir à l’interprète. Cela pourrait être pris comme l’aveu d’une incapacité à comprendre sa propre langue et par conséquent, inciter à penser à une déficience intellectuelle. Il semblerait qu’il existe ici un paradoxe voire un conflit entre le soulagement et la fierté d’avoir enfin réussi à faire reconnaître les Sourds, non plus uniquement comme des déficients ou des handicapés, mais comme des êtres humains dont la culture, l’histoire, la langue font partie intégrante d’une manière d’être au monde et une mise en œuvre laborieuse consécutive à une trop longue « traversée du désert » en ce qui concerne ces même aspects.

Nous retrouvons une situation similaire dans les établissements scolaires où désormais, la langue des signes peut être enseignée par des professeurs sourds et où l’enseignement des matières générales peut être également dispensé dans cette langue. Effectivement, toutes les écoles qui se sont engagées dans ce projet, se trouvent confrontées à une pénurie de professionnels enseignants qualifiés mais aussi à des élèves n’ayant pas suffisamment d’aisance linguistique pour profiter pleinement des enseignements. Dans la majorité des cas, les enfants sont issus de familles entendantes où la langue signée est absente.

- A quoi et par où cela me convoque ?

Quels que soient les subterfuges ou les efforts d’imagination, je ne peux qu’éprouver la surdité que depuis ma place d’entendant et cela me donne, plus que n’importe quelle expérience de bouchon dans l’oreille ou de casque anti-bruit, la possibilité de goûter ce que cet état donne à vivre à tous ceux qui y sont confrontés. Il y a quelques années, j’ai participé à un stage de théâtre organisé par International Visual Theater. J’étais alors attirée par la poésie de la langue des signes dont ma familiarité se limitait aux rares images aperçues furtivement à la télévision. Notamment cette fameuse image d’Emmanuelle Laborie lors de la remise du Molière pour sa prestation dans Les enfants du silence.

Ce stage, devait être dispensé par des comédiens Sourds en présence d’un interprète. L’inquiétude concernant les difficultés de communication étant apaisée, rien ne me laissait alors présager que cette expérience serait fondamentalement différente des autres stages. Bercée par l’idée illusoire que j’allais m’enrichir d’une manière plus lyrique de se mouvoir sur scène. Etait-ce un coup du sort ou une orchestration délibérée, le premier jour de stage s’est déroulé sans la présence de l’interprète qui n’avait pu prendre le même avion que les comédiens… Nous avons tous déjà eu l’occasion de nous retrouver face à une personne dont nous ne partageons pas la langue mais dont la situation, pour une raison ou une autre, exige que nous échangions quelques informations. S’opère alors toute une manifestation de tentatives : utilisation d’une langue que nous supposons être connues par l’autre, amplification des gestes, mimétisme des actions que nous pensons signifiantes, usage de dessins, tout cela ponctué de nos intonations de voix et d’onomatopées. Il y a bien sûr quelque chose de semblable à ceci dans la rencontre avec un Sourd mais pas seulement. Force est de constater que ce qui caractérise, dans un premier temps cette « rencontre »
- ou plutôt devrais-je dire cette mise en présence - est un arrêt, un ne plus savoir. Comme si la défaillance de la perception auditive faisait tout à la fois défaillir les être en contact. Si bien que de nombreuses associations œuvrant pour « la cause sourde » ont créé une documentation quant à la conduite à tenir pour communiquer avec un sourd.

De ce que j’ai pu éprouver, je peux dire que la surdité est un handicap partagé en ce qu’il convoque à une sorte de solitude mutuelle. Je m’éprouve seule à l’occasion de l’autre en présence. Mes repères habituels quant à la manière d’aborder une personne tombent d’un seul coup en désuétude et me voilà orpheline d’un certain nombre d’évidences. Cette rencontre est vertigineuse en ce qu’elle me plonge dans un questionnement quant au sens donné à ma façon de me comporter. A la fois présente à ma manière d’être à l’occasion de l’autre et à la façon dont ensemble nous nous donnons forme. Le langage est à inventer. Au-delà d’une langue certainement nécessaire ce qui fait rencontre ne se situe pas dans les mots ou les signes avec sa grammaire, sa syntaxe, son vocabulaire. Elle est, davantage l’affaire d’une qualité de présence, parfois furtif, à cet instant précis où ça semble juste et ajusté.

II. De la difficulté d’être, entre singularité et pluralité

Nathan est né en 1984 d’une mère, agent administratif et d’un père cuisinier. Fils unique, il vivra entouré de sa mère et de ses grands-parents maternels. En effet, lorsque ses parents découvrent que leur enfant est atteint d’une surdité congénitale bilatérale, le père quitte le foyer. Nous sommes en 1989, plus de cent ans après le congrès de Milan. La seule et unique école qui accueille des enfants sourds en Corrèze propose une scolarité en « milieu ordinaire » sous le modèle d’une éducation oraliste. Les enfants sont regroupés quel que soit leur niveau scolaire et leur perte auditive dans une classe avec un enseignant qui ne pratique pas la LSF. Ici, l’éducation est prioritairement tournée vers une rééducation de la parole.

Louise (la mère de Nathan) décidera donc de scolariser son fils dans une institution spécialisée à 200 Km de chez eux. Nathan est alors âgé de 5 ans. « Je rentre à la maison tous les vendredis et repars tous les dimanches après-midi, en train, accompagné par un éducateur. C’est un déchirement. Je me souviens combien je pleurais et hurlais sur le quai de la gare. A chaque fois, l’éducateur me serrait bien fort contre lui pour m’empêcher de me précipiter dans les bras de ma mère. Je me rappelle aussi que ma mère me disait d’être fort…C’était dur. La semaine, j’étais accueilli dans une famille d’accueil qui pratiquait la LSF ». Nathan restera dans cette première institution 10 années. Puis, à l’adolescence, il intégrera un autre établissement où il sera également interne pendant 2 ans. C’est à cette période me dit-il qu’il commencera à consommer de l’alcool. Au départ pour faire comme les copains.

Je le rencontre à sa demande et à celle de Virginie sa compagne. Ils ont deux enfants en bas âge (2 ans et trois mois). Tous deux racontent des difficultés de couple qu’ils attribuent à une incompréhension de part et d’autre des attentes de l’un et l’autre. Il est important ici de préciser que Virginie est atteinte du syndrome Usher qui a pour conséquence en plus de la surdité, une restriction considérable du champ visuel, aggravé à chaque grossesse. De ce fait, Virginie ne peux pas conduire. Habitant en pleine campagne, tout déplacement doit se faire en voiture. Il n’existe aucun transport en commun à l’exception d’un bus le matin et un bus le soir qui desserve uniquement les grandes villes de la région. Les villages voisins restent, de ce fait, inaccessibles pour une personne qui n’a pas le permis de conduire. Compte-tenu de ces conditions, Nathan conduit régulièrement toute sa famille dans leurs déplacements (crèche, travail, activités, courses, rdv médical et paramédical). Le reste du temps, Nathan se consacre à l’agrandissement de leur maison. Il dit ne plus avoir envie de rien faire en fin de journée sinon de s’assoir devant la télévision et boire quelques bières. Virginie pour sa part, dit se sentir épuisée et débordée entre son travail (elle occupe un poste d’aide cuisinière dans une collectivité) et les tâches domestiques. D’autant dit-elle que depuis l’arrivée de son deuxième enfant, l’aîné est de plus en plus difficile (cet avis est partagé par Nathan). Elle s’en inquiète beaucoup. Elle espère de l’aide de son compagnon à la maison tout en se culpabilisant de

dépendre de lui pour ses déplacements. Elle voudrait pouvoir faire autrement mais n’a aucune autre solution pour le moment. De ce fait, elle se prive de toutes activités personnelles, de visites chez des amis ou parents, pour soulager Nathan. Par ailleurs, elle explique le désinvestissement de son compagnon dans les tâches ménagères et l’éducation des enfants par des prises d’alcool importantes tous les soirs. « Il est régulièrement ivre et cela ne l’empêche pas de conduire et même de nous conduire !! Je ne veux pas que mes enfants assistent à ce spectacle tous les soirs ». Le couple est épuisé. Je suis très attentive, à la façon dont tous les deux sont respectueux de la parole de l’autre. Il n’y a aucune intervention intempestive. Les choses sont expliquées dans une certaine chronologie avec précision. Ils semblent tous deux être en accord avec ce qui est raconté. Virginie est plus loquace que Nathan qui se tient un peu en retrait tout en marquant sa présence par des hochements de tête et un visage mobile qui réagit au discours. Je suis, dans un premier temps, sensible à cette harmonie qui ne laisse deviner aucune tension. Petit à petit, m’apparaitra, de plus en plus fort, le regard de Nathan, qui pourtant ne se pose que rarement sur moi. En effet, il sera tourné essentiellement vers Virginie comme pour la soutenir, c’est ce qui me vient alors. Si je puis dire, l’absence de son regard vers moi me le rend encore plus présent d’autant plus qu’il contraste avec celui de Virginie. Presque toujours en ma direction, je m’aperçois pourtant, en tentant de l’interpeller à plusieurs reprises qu’elle ne me voit pas. Aussi lorsque nous échangeons avec Nathan, elle semble chercher à poser son regard. Il semblerait qu’elle ne puisse nous avoir tous les deux dans son champ visuel simultanément. A cet instant, il m’est donné d’imaginer l’inquiétude voire l’angoisse de cette maman qui à tout moment perd de vue ce qui se passe autour d’elle alors qu’elle a deux jeunes enfants dont le dernier n’a que quelques mois. Je nomme alors cela et partage avec eux combien je suis touchée. Virginie dira alors qu’elle se sent en effet stressée car « je me rends bien compte que ma vue a empiré. Le médecin m’avait prévenu que c’était le risque avec une deuxième grossesse…Je voulais un autre enfant… ». « Je n’ai un rendez-vous de contrôle que dans six mois…je suis épuisée…j’ai peur. » Il y a lieu ici de considérer les conséquences directes du handicap, par exemple en termes de fatigue, en ce qu’il exige une vigilance à tout instant. Mais il s’agit aussi de se tenir à l’écoute de ce qu’il y a de terrifiant dans la perspective d’être en quelque sorte doublement « isolé » (surdité et cécité). Par ailleurs, ce contexte éprouve l’ensemble de la famille. N’y aurait-il pas là, tant pour Virginie que pour Nathan, une difficulté à imaginer pouvoir prendre appui quand tout semble se déformer et s’obscurcir ? Je leur propose alors de me tenir auprès d’eux dans cette période de leur vie et d’explorer ensemble les différentes manières dont ils vont pouvoir s’appuyer pour continuer à avancer. D’un commun accord, nous activons un certain nombre de services pour faciliter le quotidien de la famille. Je leur propose de les revoir ensemble à raison d’une séance tous les quinze jours.

Dès lors, interviendront à domicile une travailleuse familiale (1h30 par semaine) et moi-même pour la traduction. L’objet de ces interventions étant de rassurer la maman sur ses aptitudes à s’occuper de ses enfants tout en mettant en relief sa capacité de créativité au regard de la spécificité de la situation. Parallèlement à cela, nous mettrons en place également une prise en charge AGEFIPH pour les déplacements professionnels de Virginie. En ce qui concerne, ses déplacements personnels, nous ferons une demande spécifique auprès de la MDPH. Nous obtiendrons un accord favorable pour 8

déplacements par mois. Ce qui lui permettra de s’inscrire à une salle de sport et de rendre visite à des amis. Pour ce qui est des inquiétudes des parents au sujet de leur fils aîné, ils feront une demande auprès du CMPP pour un bilan. Au total, je ne verrais le couple que trois fois, puis Virginie exprimera le désir de continuer seule la thérapie.

Nathan ne sera pas présent aux divers rendez-vous du CMPP. Quant aux rendez-vous à domicile avec la travailleuse familiale, il sera là au démarrage de l’action puis nous ne le verrons plus qu’une fois avant la fin du premier contrat de 6 mois. Il exprimera à cette occasion son désir d’arrêter cette action car dit-il tout va mieux. Cet avis n’est pas partagé par Virginie qui souhaitera poursuivre cet accompagnement jusqu’à la rentrée scolaire du premier enfant. Lors d’une séance, Virginie partagera à nouveau son désarroi face à la situation qui n’a guère évolué quant à la relation de couple. Elle avoue songer à se séparer de lui, s’il ne se prend pas en main en s’engageant dans « un parcours de soin » pour réduire sa consommation d’alcool. Nous sommes en décembre 2012, le couple décide de profiter des vacances pour réfléchir chacun de leur côté. Virginie part une semaine chez ses parents avec les enfants pendant que Nathan reste au domicile familial. Suite à cet évènement, Nathan prendra rdv avec moi. Lorsque je le reçois, il m’apparait immédiatement tel un enfant dans un vêtement trop grand. Il s’assoit aussitôt rentré dans le cabinet. Il me dit ne pas boire tous les jours mais seulement quand ça ne va pas. Il me raconte avoir perdu son père quelques années plus tôt. « Mon père n’a jamais accepté ma surdité. Il ne savait comment faire avec moi. Il n’a jamais appris la langue des signes. Je ne le voyais pas souvent, uniquement pendant les vacances scolaires. Il se déplaçait beaucoup à cause de son travail, du coup, parfois, je ne le voyais pas pendant de très longues périodes…. Quand j’étais petit, je n’aimais pas aller chez lui car on ne se comprenait pas, nous ne pouvions pas réellement communiquer. Il était carré, sévère, il acceptait mal ma surdité...Quelques fois, je recevais des lettres de lui en internat mais comme je ne sais ni lire ni écrire, je ne pouvais pas comprendre ce qu’il me racontait et bien sûr, je ne pouvais répondre. Au début, je me rappelle, ma mère me traduisait ses lettres. J’y répondais comme je pouvais, avec des dessins et quelques mots mais au bout d’un moment, j’ai cessé car vraiment, je trouvais que ça ne servait à rien. Lorsque j’ai été adulte, j’ai souhaité me rapprocher de lui pour apprendre à le connaitre mais il est décédé rapidement, trop rapidement… » Je suis interpellée par son attitude. Assis au bord du canapé, il me raconte tout cela sans même que j’intervienne. Son débit de parole est saccadé. Il interrompt souvent son discours et tapote de manière rythmée et rapide le bout de ses doigts d’une main dans la paume de l’autre main. Cela me donne l’impression, tout à la fois, qu’il cherche « ses mots » et qu’il y aurait une urgence. Mais ce qui retient davantage mon attention, c’est son regard. Je ne le croise que furtivement. La plupart du temps, ses paupières sont fermées et alternativement tremblantes ou excessivement serrées.

Je m’aperçois pour ma part, que ma respiration est de moins en moins ample. Mon corps se tend vers lui et en même temps, je cherche ma place dans mon fauteuil. Nathan poursuit « mon père me manque… Depuis qu’il est mort, je sens sa présence. Ça a commencé, le jour de son enterrement… J’étais seul à la maison, j’ai senti comme un courant d’air froid et j’ai vu les vêtements de la penderie bouger pourtant toute la maison était fermée. Ça s’est reproduit plusieurs fois même depuis que j’habite avec Virginie. C’est toujours lorsque je suis seul… Je sais qu’il voudrait me dire quelque chose mais qu’il ne peut pas. J’aimerais parfois que ça soit comme dans les films, vous savez où les messages d’outre-tombe apparaissent sur des miroirs embués… Je ne sais pas… parfois je bois pour ne plus rien voir, ni rien sentir… » Ses paupières qui s’entrouvrent parfois laissent apparaitre des pupilles tournées vers le plafond ou se posent quelques secondes à un endroit de la pièce, presque toujours dans ma direction. Je m’approche de lui, ce déplacement le fait me regarder. Je nomme alors la manière dont je suis touchée par son histoire. Nous prenons tous deux une grande respiration. Je l’invite alors à ralentir en lui proposant de seulement prendre le temps de respirer. Nous le faisons ensemble. Je suis émue de ce qui se passe là. Le père de Nathan est décédé alors qu’il avait 19 ans, d’un accident vasculaire cérébral. Plusieurs membres de la famille paternelle sont morts de cette manière. Nathan dit que personne n’a vraiment pris le temps de lui expliquer ce qui c’était passé. « Quelque chose a éclaté dans sa tête, ça s’appelle un A.V.C mais je ne sais pas pourquoi ? Comment ça se passe ? Est-ce que moi aussi je peux avoir ça ? » Je suis à l’issue de cette séance, inquiète par cette agitation tant dans les mouvements que dans les idées. Je lui propose un nouveau rendez-vous, la semaine suivante. Aussi, je l’invite à m’appeler s’il le souhaite et lui demande l’autorisation de prendre de ses nouvelles de temps en temps, en attendant le prochain rendez-vous. Nous nous quittons sur cet accord. Je suis également présente au fait qu’il est seul chez lui et qu’on est en période de fête. Ainsi, j’insiste pour que nous échangions par SMS jusqu’au prochain rendez-vous. Quelques jours plus tard, il m’envoie un texto me disant vouloir annuler notre prochain rdv car il souhaite avancer sur les travaux de la maison avant le retour de sa famille. Je lui signifie que je comprends cela mais qu’il m’importe de le voir et que nous respections ensemble nos engagements. Je l’informe donc de ma disponibilité en fin de journée. Il me répond qu’il est d’accord, cependant, il ne viendra pas. Je le recontacte immédiatement, il me dit avoir oublié notre rendez-vous ne l’ayant pas noté. Je lui en propose un autre. Il répond qu’il va bien et qu’il n’a pas pris une goutte d’alcool depuis une semaine. Nous convenons de nous revoir le lundi suivant. Il tentera de se suicider par pendaison la veille de notre rdv, le jour même du retour de sa femme et ses enfants. Il sera sauvé in extrémis par sa mère, venue lui rendre visite. Plongé dans un profond coma pendant trois semaines, je suis en alerte tout comme Virginie qui revient me voir dans ces circonstances. Il y a beaucoup de larmes et de sanglots, l’inquiétude qu’il ne se réveille jamais mais aussi la peur qu’il se réveille mais qu’il soit « handicapé ». Et puis « comment parler aux enfants de cela. Le premier, demande où est son père, je ne sais pas quoi répondre ». Il s’agit ici d’accueillir cette douleur et cette détresse. Je me tiens tout près d’elle et n’hésite pas à lui

prendre la main. Pour autant, bien que la situation soit éprouvante pour moi, il y a lieu de soutenir ce qui est là en présence et de lui permettre de prendre appui. Mon cabinet m’apparait tel un sas de décompression, un espace où l’être humain peut se montrer dans toute sa fragilité et sa vulnérabilité. Je m’aperçois que mes gestes sont discrets et se déploient en douceur. Ce qui m’est présent à la vue de ce qu’elle me signe est le sentiment d’impuissance. Impuissance au lieu de quoi ? D’humilité peut-être, c’est ce qui me vient alors. L’impuissance m’apparait comme un arrêt sur image alors que l’humilité me donne à imaginer la délicatesse d’un mouvement. Je partage cela avec elle. Notre rencontre se déployant en mode ça majeur, il s’agit pour moi de nourrir davantage le mode personnalité en proposant des significations de ce qui nous est donné à vivre ensemble. Mon projet étant de permettre à Virginie de se décoller en quelque sorte de l’intensité des affects qui l’assaillent, de les faire petit à petit évoluer en signification pour qu’elle puisse s’orienter et s’ajuster à la situation. De mon côté, il y a lieu de ne pas m’y perdre. Rappelons en effet, que Nathan a tenté de se tuer la veille d’un rendez-vous avec moi. Y suis- je pour quelque chose ? Ou plutôt, de qu’elle manière y suis-je pour quelque chose ? Rappelons également, que Nathan est l’un de mes premiers patients, que je suis en cours d’apprentissage… Tout cela m’alerte sur la possibilité qui est la mienne de me sentir coupable et de ce fait de ne plus être en mesure de m’ouvrir à l’autre mais d’être prise en otage par une volonté de réparer ma « faute ». Pour autant, et cela me surprend, je n’éprouve pas de culpabilité mais je m’y éprouve engagée. Responsable est le mot qui me vient. Nous y sommes, alors comment fait-on avec ça ? Nous travaillerons ainsi au cours des différentes séances ces petits riens qui prennent de l’importance dès lors où nous y voyons du sens. Ainsi, les visites quotidiennes à Nathan ne se déroulent plus seulement sur le mode de l’attente. Virginie ose à présent lui parler en utilisant la LSF tactile. Elle s’attache aussi à lui apporter des objets de la maison (lui appartenant ou appartenant aux enfants). Des objets qu’elle choisit minutieusement en fonction de leur histoire bien sûr mais surtout de leurs textures et de leurs odeurs. Cette phase fût une étape importante. Car à ce moment-là, je n’ai pas perdu de vue que le seul moyen de communication connu jusqu’alors par Virginie et Nathan est la communication visio/gestuelle. Là où, dans une situation similaire, je chercherais pour ma part la stimulation via le canal auditif (voix, musique…), eux en sont privés. Cette privation apparait pour le corps médical comme une impossibilité absolue à les assister. Si bien que, Virginie se voit réduite dans son rapport aux professionnels hospitaliers à une victime de la cruauté de la vie à qui on ne peut qu’adresser un rictus compatissant. Par ailleurs, n’oublions pas, que Virginie est elle-même en train de perdre petit à petit la vue. Ma suggestion de développer la langue des signes tactile, de favoriser le toucher et l’odorat, dans le cas présent en vue d’accompagner et de soutenir, ouvre à la fois la possibilité de reprendre sa place de compagne de vie auprès de Nathan et de s’éprouver autrement que sur le mode du subir. Après le réveil de Nathan et tout au long de son hospitalisation, tous les entretiens se feront sans interprète ou en présence de sa mère, sollicitée parfois en qualité de « relais de communication ». A sa sortie, il sera orienté vers une psychologue d’un service d’addictologie qu’il ne verra que deux fois. En effet, lors du deuxième rendez-vous, auquel j’assiste, cette dernière propose à Nathan de filmer les séances afin de pouvoir les travailler avec ses collègues, compte tenu du fait que c’est la première

fois qu’elle reçoit une personne sourde. Nathan quant à lui, ne commentera pas cette proposition et ne se présentera plus aux séances. Par ailleurs, peu de temps après, il arrêtera son traitement médicamenteux. Son médecin généraliste insistera alors pour qu’il poursuive une psychothérapie avec moi. Il ne reviendra en séance qu’une seule fois et rompra ensuite tout échange.

Je propose à ce stade de mon travail que nous nous arrêtions un moment afin de considérer cette situation et tenter d’y apporter quelques hypothèses de compréhension.

-  Du point de vue de la psychologie

Rappelons tout d’abord qu’il y a plusieurs types de surdité et que selon un certain nombre de facteurs (degré de surdité, date d’apparition, contexte environnemental, existence ou pas de lésions associées, type de prise en charge…) les conséquences peuvent être variables. En effet, selon que la surdité apparaisse, par exemple, avant ou après l’acquisition du langage, l’observation du praticien informera le tableau clinique de manière tout à fait différente. De la même façon, le port d’appareil auditif accompagné d’une récupération probante sur le plan audio phonologique ne génère pas les mêmes comportements et souffrances (s’il y a lieu) que l’absence de reste auditif suffisant à une prise en charge technique et orthophonique. Nous connaissons tous la surdité de nos grands-parents qui prête bien souvent à l’amusement tant les malentendus sont fréquents et cocasses. Il n’est pas rare également que dans le sens commun, les interventions inopinées, voir inappropriées de nos aînés soient associées à un signe de sénilité fréquent, attendu parfois, n’ayant ainsi aucune raison d’éveiller le moindre étonnement ni la moindre inquiétude quant au sentiment d’isolement du sujet. Notre référence en termes de surdité n’est-il pas ce fameux personnage d’Hergé, qu’est le professeur Tournesol, dont la sympathie semble intrinsèquement liée à sa perte auditive ?

Bien qu’intéressant et passionnant, je laisse volontairement de côté les autres types de surdité pour m’attarder davantage sur les surdités profondes et précoces acquises ou congénitales. Au travers de l’histoire de Nathan et de Virginie nous pouvons tenter de dresser un tableau clinique de la surdité. Constatons la concordance entre l’annonce du handicap de l’enfant et le départ du père. Nathan n’est alors qu’un très jeune enfant. L’annonce du handicap est une véritable blessure narcissique pour les parents. Du point de vue de la psychologie se joue alors le même processus que lors d’un deuil, la perte étant celui de « l’enfant entendant ». « C’est après l’annonce du diagnostic que la situation relationnelle de l’enfant sourd avec ses parents est à haut risque. La raison principale est la

grave dépression parentale qui s’ensuit et ses modes de compensation qui peuvent avoir, en eux- mêmes, des effets pathogènes. » Psychologie de la surdité Benoît Virole De Boeck Université p 274

Il y aurait donc lieu, si l’on poursuit ce raisonnement, de considérer l’annonce du handicap comme un traumatisme psychologique précoce impactant considérablement les relations d’attachement entre les parents et l’enfant. La dépression parentale et l’absence de communication aurait pour effet premier d’isoler davantage ce dernier, entrainant dans certain cas, une dépression chez l’enfant. Alors que jusqu’à présent la relation parents-enfants se déroulait le plus naturellement du monde, cette annonce désarme littéralement les premiers qui désormais se sentent amputés d’une certaine spontanéité, un ne plus savoir, renforcé par l’omniprésence de ceux qui savent : les professionnels de la surdité. Apparait alors l’urgence de la prise en charge : mise en route d’une machine infernale qui dans sa course effrénée vers la réparation, compensation, acquisition de l’autonomie, socialisation, inclusion, intégration…laisse parfois sur le bas-côté les principaux intéressés. « Dans de nombreux cas, on observe après le diagnostic et les premières prises en charge en audioprothèse et en orthophonie des comportements d’hyperactivité, d’impulsivité et d’instabilité accompagnés de colères très fortes. Tous ces comportements sont réactionnels aux modifications des relations parents/enfants. Même si, dans de nombreux cas, la rééducation orthophonique et l’appareillage sont réalisés dans des conditions psychologiques satisfaisantes pour l’enfant, il n’en reste pas moins qu’ils induisent une perturbation une perturbation très forte sur le développement de l’enfant. Les bénéfices attendus sur le plan de la communication sont très loin d’être immédiats et l’enfant doit se soumettre à un effort surinvesti par les parents et les professionnels. Très souvent, il n’y parvient pas, et a alors la certitude de décevoir l’attente de ses parents, ce qui renforce son angoisse et son agressivité. De plus, il n’est pas rare que les appareillages audio prothétiques contribuent à exciter la sensorialité de l’enfant sans que celui-ci ne puisse le maîtriser. L’enfant rejette alors ses prothèses, forçant les parents à les lui remettre, parfois de force, rentrant ainsi dans un cercle infernal où la recherche d’autonomie de l’enfant est niée au nom de l’impératif rééducatif que très souvent les parents ne comprennent pas bien. Sur le plan psycho dynamique, ces refus d’appareillage doivent faire l’objet de la plus grande attention et être considérés comme des indicateurs de l’inadéquation des projets construits par les adultes sur l’enfant. » Psychologie de la surdité Benoît Virole De Boeck Université p 276

L’annonce du diagnostic, la crise familiale qui s’ensuit, le départ prématuré de Nathan pour un établissement spécialisé avec des retours dans la famille d’origine, relativement régulier mais de courtes durées, le non partage de la langue des signes par l’environnement familial sont autant de facteurs qui peuvent mettre à mal le sentiment de sécurité dont le jeune enfant a besoin pour se construire. Par ailleurs, l’instrumentalisation, en quelque sorte, des rapports entre l’enfant et son environnement pourrait complexifier la possibilité de l’enfant à s’investir en qualité de sujet et non d’objet. Du point de vue de la psychologie, le processus de l’attachement entre l’enfant et sa mère est d’une importance capitale en ce qu’il détermine tout à la fois la personnalité, le caractère, la confiance en soi et la qualité affective des relations à autrui. La mise à mal de ce processus provoque irrémédiablement des troubles relationnels du type peur de l’engagement, abandonnisme ou dépendance affective.

Il pourrait s’agir ici d’une porte d’entrée, une lecture possible de l’histoire de Nathan. La thématique de ruptivité, depuis l’apparition de la surdité jusqu’à la tentative de suicide par pendaison, est particulièrement présente. Les départs, le deuil, les séparations sont autant de situations anxiogènes dont Nathan ne sait que faire et/ou ne peut se défaire. Il semblerait qu’il soit alors si intensément affecté qu’il ne puisse y avoir d’autre réponse qu’un passage à l’acte. L’analyse est intéressante en ce qu’elle apporte une explication à un agir. Pour autant, expliquer les causes d’un évènement met ce dernier à distance. Or, l’expérience de la surdité me convoque instantanément à la question de l’humain en ce qu’elle laisse germer une pensée autour du langage, du corps, de la relation, d’une manière d’être au monde, en ce qu’elle me donne à éprouver ma propre manière d’exister. Par ailleurs, à tout savoir de l’autre, nous finissons par « tout » savoir pour l’autre, au risque de lui faire vivre un paradoxe intenable : celui d’attendre de lui qu’il agisse par lui-même, tout en devançant les moindres de ses actes au regard de notre expertise. Anne, éducatrice de jeunes enfants, lors d’un entretien préalable à une évaluation en vue d’une entrée dans un dispositif de type EESSAD, explique à des parents sourds signants de génération en génération, dont le premier enfant est lui aussi sourd signant, qu’elle ne pratique pas la LSF, bien qu’elle ait « l’habitude de travailler avec des enfants sourds ». L’établissement, explique-t-elle a mis en place « un petit lexique » à l’usage des professionnels et des parents afin d’harmoniser la communication. Cet ouvrage réunit quelques signes officiels et quelques autres dont ils sont les auteurs. « Nous avons si bien investi cet outil que tous mes collègues en partagent le vocabulaire. C’est un outil que nous utilisons également avec les enfants autistes ou ayant d’autres troubles du langage. » Puis de conclure en informant les parents qu’ils sont eux aussi invités à pratiquer ce code (qui sera par ailleurs enseigné à leur enfant) créé pour faciliter les échanges. Il y a là, dans l’attitude de cette éducatrice, prise par la logique de l’institution pour laquelle elle travaille, une dénégation de l’être même de chaque membre de cette famille. En effet, proposer un code pour moyen de communication au lieu de pratiquer leur langue c’est comme préférer parler « petit nègre » au lieu du français. Ce comportement récuse par ailleurs toute une culture et invalide la capacité de ces parents à assumer leur place en tant qu’être humain dont la parole s’incarne en acte. Il me semble que nous pouvons aussi comprendre autrui à partir de ce qui nous est donné à vivre en présence. Compte-tenu du contexte social et politique de prise en charge de la déficience auditive, l’histoire de Nathan n’est pas une exception ; est-ce pour autant qu’il faille conclure à un tableau clinique unique et spécifique des conséquences de la surdité ? Pour ma part, en lieu et place « des conséquences de la surdité » j’aime à penser qu’à l’altération de l’audition existe des manières singulières de se comporter. Ce qui ouvre à l’infini les possibilités d’être, malgré une symptomatologie commune.

-  Du point de vue de la Gestalt-thérapie

La gestalt-thérapie dans sa forme classique, entendez par là, la réalisation de soi inférée par le bon déroulement du cycle de contact lorsque les besoins sont identifiés, analysés et satisfaits par la mise en œuvre d’un ajustement créateur, semble en quelque sorte se heurter à ces questions : qu’en est-il des besoins de la personne sourde lorsqu’il est tenu pour acquis que cette dernière ne peut d’une manière ou d’une autre les dire, au sens strict du terme, c’est-à-dire d’une parole parlée ? Que se passe-t-il lorsque l’ajustement semble tant prendre appui sur une connaissance fine de son environnement qui de prime abord apparait comme inaccessible pour la personne sourde ? Ne serions-nous pas là aussi dans une approche d’expertise considérant l’individu de façon pré- structrurée, pré-définie suivant un certain nombre de critères, qui à défaut, l’enfermerait dans une identité invalidante et invalidée ? La surdité peut être envisagée comme une rupture de contact avec l’environnement. Rupture qui aurait pour conséquence un appauvrissement du langage - si nous considérons que cette capacité soit la conséquence de la mise en œuvre de la boucle audio phonatoire uniquement - et une restriction des possibilités à entrer en relation avec autrui. De cette manière, il y aurait lieu de la regarder comme une modalité d’être sollicitant essentiellement la fonction ça, en ce qu’elle se rapporte ici principalement à l’awarness. Il y a là une pointe de provocation, il est vrai, mais une pointe seulement. Car il n’est pas rare d’entendre dire « puisque que monsieur (madame) n’entend pas, vous ferez telle ou telle chose à sa place » ou « Fabien, tu ne dois pas t’allonger par terre comme ça en poussant des cris ! Je sais que Paul le fait tout le temps mais c’est parce qu’il est sourd…tu entends bien toi, alors assied toi correctement s’il te plait ! », dixit une enseignante de maternelle ou encore, « Vous pensez qu’il peut vraiment comprendre ? Peut-être qu’il vaut mieux que je vous explique à vous, vous lui montrerez ensuite ». Ces quelques lignes grinçantes illustrent une pensée grandement répandue selon laquelle le langage verbal, articulé et la pensée seraient consécutifs l’un de l’autre. Il ne serait peut-être pas vain de se rappeler l’étymologie du mot articulation qui vient du latin articulus, partie d’un membre. Ce qui donne à penser articulation comme fonctionnement du corps. N’y a-t-il pas là une ironie à reprocher à ceux dont le corps s’articule constamment, du fait de l’usage quotidien de la langue des signes, de ne pas savoir articuler suffisamment pour se faire comprendre ? Et par là même de mettre en doute leur capacité à penser ? Ainsi, il est communément admis que le langage est déconnecté du corps, qu’il s’agit surtout d’une affaire intellectuelle. De ce fait, le sourd par sa gestuelle ne peut exprimer une pensée, tout au plus serait-il en mesure d’imiter l’environnement ou de mimer sa propre représentation des choses. Représentation archaïque compte tenu de sa méconnaissance des subtilités ou des abstractions transmises par la parole. Pour tenter de se défaire de cette conclusion trop hâtive qu’est : surdité = rupture de contact = difficulté d’apprentissage de la parole = difficulté à élaborer une penser = modalité d’être majoritairement en mode ça, je propose d’exposer ici une situation et de présenter ensuite une lecture possible de la théorie du self.

Olivier est un homme de 47 ans. Marié et père de deux enfants, âgés respectivement de 9 et 11 ans. Il y a deux ans, il est mis en garde à vue pour exhibition sexuelle sur mineur de moins de 15 ans. L’enquête, confirmée par les aveux d’Olivier, déterminera une culpabilité du point de vue juridique. Le jugement statuera en faveur d’une liberté surveillée, assortie d’une obligation de soin et l’interdiction de s’approcher de la victime. C’est dans ce contexte que je suis contactée par son épouse, Ludivine, pour démarrer ce parcours de soin. Oliver est sourd, son épouse est entendante, c’est pour cela qu’elle se charge de prendre rendez-vous pour lui, m’explique-t-elle. Ce raisonnement ne me semble pas pertinent à cet instant, en effet, il y a bien d’autres moyens de me contacter que par téléphone. Pour autant, je ne le mets pas en question avec madame mais me le garde dans un coin de la tête comme quelque chose à ouvrir avec lui. Physiquement, Olivier est imposant. Ancien rugbyman, il a l’allure d’un géant. Sa masse musculaire, sa carrure et sa posture me font penser à la robustesse d’un chêne. Du point de vue de son histoire, il a vécu à la campagne, chez ses parents tous deux ouvriers. Scolarisé dans la région en classe spécialisée jusqu’au cm2, il connait un système éducatif sans langue des signes, s’appuyant essentiellement sur la lecture labiale et la rééducation de la parole. La fin justifiant les moyens, Olivier raconte les coups reçus de la part de l’enseignante lorsque son articulation n’était pas satisfaisante ou lorsqu’il ne reconnaissait pas les mots prononcés sur les lèvres de cette dernière au moment de la dictée. A la fin de l’école primaire, il a douze ans et est orienté à Toulouse dans un établissement spécialisé qui accueille plusieurs types de handicap. Dans tout l’établissement, il n’y a que trois sourds, aucun ne connait la langue des signes. Il habite alors un appartement thérapeutique jusqu’à 19 ans, âge auquel il reviendra s’installer chez ses parents, son parcours scolaire achevé. Il y habitera jusqu’à l’âge de 33 ans. Deux ans plus tôt, il rencontrera Ludivine, fille de parents sourds. Après quelques années de vie commune, il l’épousera. Ainé d’une fratrie de trois enfants, il est le seul sourd de sa famille. Sa surdité est la conséquence d’une maladie contractée par sa mère durant la grossesse. Socialement, il a un emploi dans une entreprise de fabrication d’outillage de jardin depuis 23 ans. Il travaille seul dans un atelier où il a en charge le bon fonctionnement de plusieurs machines. Par ailleurs, bien qu’habitant à la campagne, il est entouré de plusieurs membres de sa famille (oncle, tante, grande tante, cousins, nièces…), tous occupant le terrain familial. L’ambiance dit-il est bonne. Il a pratiqué longtemps le rugby en club, avec uniquement des entendants. Il fait partie de l’association locale des sourds au même titre que ses beaux-parents et sa femme qui est membre actif du bureau.

En ce qui concerne le langage, Olivier use d’un vocabulaire assez rudimentaire tant en français qu’en langue des signes et utilise les deux modes d’expression simultanément. L’expression verbale n’est pas toujours intelligible. Le discours est descriptif et se réfère au concret de la situation. La polysémie ne lui semble pas accessible. L’évènement s’est passé il y a deux ans, c’était l’été. Olivier joue avec les enfants dans le jardin. A la demande de sa fille et de Juliette, sa nièce, il entreprend de les mettre l’une après l’autre tête bêche sur son épaule, de courir ou de les faire tourner. L’atmosphère est joviale, tout le monde s’amuse. Au bout d’un moment la fille d’Olivier s’éloigne. Il poursuit donc le jeu avec Juliette. Alors qu’il s’apprête à la soulever, son short descend un peu et la petite fille aperçoit les fesses d’Olivier. Tous deux

éclatent de rire. C’est dans cette ambiance qu’il attirera la petite fille un peu plus loin et lui montrera son sexe. Au niveau de son comportement en séance, Olivier a le souffle court, transpire, souffle bruyamment et bouge très peu. Il répond aux questions sauf lorsqu’il s’agit de faire part de ses sentiments. Il semble embarrassé, démuni. Son corps se tend et répète la question plusieurs fois. Je perçois une sorte d’intensité mais ça ne semble pouvoir se dire que de cette manière. Il finit dans un relâchement par conclure « je ne sais pas » et souffle, puis se redresse, se tient bien droit en me regardant. S’en suit un long silence, son attitude me fait penser qu’il attend la question suivante.

C’est la sixième fois que je reçois Olivier et je me sens de plus en plus étriquée par ce qui se passe entre nous. Il me semble qu’une certaine lassitude s’installe comme si nous attendions tous les deux patiemment que le temps de l’injonction s’achève afin d’être libérés lui et moi, l’un de l’autre. Je me sens asphyxiée par nos rencontres, j’ai besoin d’y respirer mieux, en quelque sorte, d’y ramener du mouvement, de la souplesse. Il s’agit, je crois, qu’au-delà de l’injonction judiciaire nous puissions habiter pleinement cet espace et ce temps que nous avons à partager. Il y a lieu de s’y laisser goûter, risquer aussi et d’en chercher la saveur. Tiens ! La saveur ? Serait-ce une thématique ? En quoi cela nous concerne tous les deux ? Lors de la première séance, je me sens désarmée. Ce qui est présent pour moi ce sont les questions suivantes : comment peut-il se saisir de l’opportunité de ces séances alors que cela lui a été imposé ? Comment comprend-il cette injonction ? Comment vais-je pouvoir lui en faire voir un quelconque intérêt ? Sur quoi vais-je m’appuyer pour m’assurer de notre compréhension l’un et l’autre ? Je lui propose dans un premier temps de me faire savoir ce qu’il sait des raisons pour lesquelles il est ici avec moi. Il me dit alors « j’ai montré mon « zizi » à Juliette. Le juge a dit que je n’irais pas en prison mais qu’il faut pendant deux ans que j’aille au commissariat, voir la dame de la justice pour dire comment ça se passe (il s’agit d’une éducatrice de la maison d’arrêt) et que je vienne ici. Tout le monde me pose des questions… Pourquoi ? Pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? Mais quoi ? Quoi ? Pourquoi quoi ? Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi moi, c’est fini, c’est ma faute… La police m’a attrapé, voilà c’est tout, c’est fini. » Je suis sensible à son agitation qui m’apparait comme une alternative à de l’énervement. Serait-ce une façon de prendre soin de moi, de nous là ensemble ? Cela ne témoignerait-il pas de l’égard que cet homme peut avoir pour l’autre ? N’y aurait-il pas là l’expression d’une véritable difficulté à se saisir du sens d’un évènement et de la peur que cet état de fait, peut donner à vivre ? Je lui fais part de ce qui me touche dans la manière qu’il a de répondre à mes sollicitations et le remercie d’y accorder tant d’égard. Est- ce de l’égard ou serait-ce la manière habituelle d’Olivier de se comporter face à celui qui représente une autorité ? Un savoir ? Pourrait-il y avoir d’autres comportements possibles ? Cela le fait sourire et semble l’apaiser un peu. Nous convenons ensemble qu’il me fasse signe s’il considère que je le questionne trop et que par ailleurs, il n’hésite pas à me dire lorsque les choses lui semblent obscures : un signe, un geste, un mot, une situation. S’il le permet, j’en ferai de même car moi aussi, je cherche et souhaite m’assurer de ma compréhension.

J’imagine qu’Olivier n’a aucune difficulté à comprendre que montrer son sexe à une petite fille est interdit. Comprendre à la manière que l’impose la loi c’est-à-dire que cela ne se discute pas, ne se remet pas en cause, sous peine d’être sévèrement sanctionné. Ainsi, il peut dire qu’il ne recommencera plus, qu’il ne savait pas mais que c’est sûr il ne le fera plus. En ce qui me concerne, mon souci est de l’accompagner vers une compréhension de ce comportement dans ce contexte-ci. Il ne s’agit pas de faire comme si cela n’avait pas d’importance ou comme si rien ne s’était passé ou encore considérer qu’Olivier ne puisse être que coupable devant purger sa peine ou victime devant être protégée de la perversité de ses pulsions. Il y a lieu peut-être d’envisager que la complexité de l’être humain peut aussi amener à agir ainsi, nul n’ait besoin alors, de se défausser. Pourquoi ne pas s’y attarder un moment et tenter d’en saisir le sens, d’assumer pleinement cette charge d’existence ? Olivier ne m’apparait pas comme une personne déviante sur le plan sexuel au sens pathologique du terme.

-  Du point de vue de la théorie du self

Rappelons ici la définition du self selon F.Perls, R. Hefferline et P.Goodman dans l’ouvrage fondateur de la Gestalt-thérapie, à la page 58 « Appelons self le système de contacts à tous les instants. En tant que tel, le self varie avec souplesse : ses variations suivent les besoins organiques dominants et la pression des stimuli de l’environnement. C’est le système de réponses ; il diminue pendant le sommeil, lorsque le besoin de réponse se fait moins sentir. Le self est la frontière-contact à l’œuvre ; son activité consiste à former figures et fonds » Le self se structure selon trois modes : le mode ça, le mode ego et le mode personnalité. Ces trois aspects structuraux du self participent à l’ajustement créateur qui permet la croissance. En qualité de « système de contact », il est plus ou moins intense selon que, ce qui survient rompt ou pas le déroulement de ma quotidienneté. Autrement dit, lorsque cela pose question au point de me mobiliser. S’il l’on regarde la surdité comme une déficience impactant de manière rédhibitoire les possibilités de développer un langage, une pensée et donc les possibilités de se socialiser, nous pouvons considérer dans le cas d’Olivier, à la lumière de son histoire de vie, que la fonction perturbée au niveau du self serait la fonction personnalité entrainant ainsi une perte du mode ego (ou mode Moi). Selon l’ouvrage gestalt thérapie de Perls, Hefferline et Goodman « La personnalité, c’est le système des attitudes présumées dans les relations interpersonnelles ; c’est l’hypothèse de ce qu’on est, et qui sert de base à partir de laquelle on expliquerait son propre comportement si l’explication nous en était demandée. » p. 226 La perturbation de cette fonction apparait à l’occasion, par exemple, de sa capacité à s’exprimer de manière intelligible mais aussi au regard de sa réponse lorsque nous abordons les raisons de son acte d’exhibition. Par ailleurs, son parcours laisse imaginer une façon quasi-unique d’être en relation avec autrui c’est-à-dire sur le mode de la « prise en charge », déchargé en quelque sorte de toute responsabilité ou peut-être plus justement, assigné à une place préconçue selon une certaine conception de la personne dite handicapée . De son parcours scolaire au choix de sa femme, jusqu’à

sa venue à mon cabinet, tout est relaté comme des faits dépourvus de prise de décision en propre, motivée par tels ou tels excitations ou sentiments. Il y aurait donc, une difficulté à se dire d’une manière ajustée, à la fois par carence culturelle et expérientielle. Considérons une séquence de contact tel que schématisé ci-dessous.

Egotisme

Intensité Rétroflexion du self Mise en contact Plein contact (Excitation) (Accomplissement) Projection

Introjection

Précontact (sensation) Post-Contact (assimilation)

Confluence SEQUENCE DE CONTACT

De ce point de vue, il semblerait que le système (ou cycle) de contact avec Olivier soit perturbé dès la phase de pré-contact. En effet il n’y a pas de figure qui se détache véritablement du fond. Il semblerait qu’il y ait de l’intensité mais que les sensations ne puissent évoluer en sentiments. De cette manière, la construction de la Gestalt c’est-à-dire d’une figure émergente d’un fond, est empêchée par la confluence d’Olivier avec l’environnement. Il y aurait donc, une rupture dans le processus d’intensité du self. Cette rupture a pour fonction de maintenir un fond à partir duquel rien ne se distingue. Ainsi, le sujet dont il est question ici, demeure dans une sorte de retrait, de passivité. Il se confond en quelque sorte avec son environnement. La mise en lumière d’un besoin différencié est de ce fait retardée.

La mise en contact serait quant à elle perturbée par la manière dont Olivier peut introjecter les propositions de l’environnement sans mise en question. En ce sens, il n’y a ni mastication, ni assimilation. Tout est « avalé » grossièrement sans tri, sans sélection de telle façon que le sujet perd sa capacité d’identification/aliénation en substituant à son propre désir, le désir de l’autre. Ainsi, le mode Moi s’en trouve affaibli « Sur le plan névrotique, l’introjecteur assume son appétit frustré en renversant son affect avant même de pouvoir le reconnaitre. Ce renversement s’accomplit tout simplement au travers de l’inhibition même. (….). L’attitude envers l’environnement est résignée (pelvis fortement rétracté), et donc infantile et soumise. (…). Si l’individu ne peut s’identifier à ce qui n’est pas lui ni l’aliéner, selon les termes de ses propres besoins, il se confronte au vide. L’environnement social contient toute la réalité et l’individu se constitue en s’identifiant à ces normes

et en aliénant ce que sont, potentiellement, ses propres normes. » Gestalt-thérapie, Perls, Hefferline et Goodman p. 305.

Cette angle de vue, bien qu’ayant sa pertinence m’embarrasse quelque peu tant « le projecteur » semble s’orienter uniquement sur le patient, maintenant ainsi le thérapeute dans une posture d’expert. La problématique est renvoyée uniquement au patient, à sa manière de se comporter indépendamment de la situation à laquelle je participe. De la sorte, il m’est difficile d’envisager la mise en œuvre du rapport organisme/environnement de façon linéaire à la manière de ce qui est nommé « cycle de contact » qui me laisse toujours entendre l’achèvement de quelque chose comme un but ultime, à l’image d’une gestalt achevée. L’inachèvement de la gestalt comme figure claire faisant référence à une expérience de vie « traumatisante » non résolue de façon satisfaisante c’est-à dire non assimilée comme participant à la construction de l’individu. En conséquence, l’hypothèse serait que ce dernier se trouve en quelque sorte enfermé dans un fonctionnement répétitif non conscient qui ne pourrait trouver son issue qu’à l’occasion « d’un retour » à cet événement en conscience. Ce qui donnerait lieu à l’ouverture vers une possibilité nouvelle de s’ajuster.

Il me semble que le paradigme de champ permette une ouverture vers une approche moins individualiste. De cette manière le regard ne se porte plus uniquement sur l’individu mais sur la situation prenant, de la sorte, en compte la présence du thérapeute.

Schématiquement, ce dernier se décline en cinq principes comme nous le rappelle Edith Blanquet :

-  Principe d’organisation : Tout comportement prend sens dans un contexte qui lui est propre et ne peut être entendu que dans ces liens essentiels à celui-ci. Nous ne pouvons l’isoler, l’extraire de la situation par laquelle il advient et qu’il contribue à définir simultanément.

-  Principe de contemporanéité : Un comportement advient dans le présent de sa manifestation. Il n’y a pas lieu d’invoquer un passé ou un futur pour donner sens à cet agir mais bien davantage il s’agit de le signifier dans son actualité même. Cela veut dire que par exemple, la notion de répétition n’appartient pas à ce paradigme mais également la notion de Gestalt fixée.

-  Principe de singularité : Chaque situation est unique c’est-à-dire radicale nouveauté. Cela exclut toute généralisation abstractive.

-  Principe d’un possible rapport pertinent : Chaque élément de la situation contribue de façon significative à son organisation, est donc potentiellement significatif. Il n’est pas alors de causalité au sens d’une recherche de ce qui serait premier.

-  Principe de processus changeant : L’expérience d’un individu en voie de lui-même se construit d’instant en instant. Elle est nouveauté sans cesse. Du point de vue de la Gestalt-thérapie cela nous renvoie au fameux « here, now and next », le « next » insistant sur le à venir encore.

-  Du point de vue de la phénoménologie

Cette partie de mon travail ne s’oppose pas à la partie précédente en ce qu’il ne s’agit pas d’une théorie mais d’une posture. De ce fait, elle vient en quelque sorte proposer une approche disons complémentaire en vue de nourrir un regard, un comportement, une pensée. « La phénoménologie s’est développée dans une démarche critique vis-à-vis de la pensée de Descartes, une démarche d’explication avec sa pensée du sujet comme fondement ultime. La phénoménologie ne produit pas un corpus théorique. Elle consiste en une façon de questionner à partir de ce qui nous est le plus commun et qui pourtant nous est difficile à entrevoir : le phénomène, la manifestation de la présence humaine telle qu’elle se donne à voir elle-même. C’est sur la base du phénomène que peut se développer un voir scientifique : je ne peux mesurer le poids d’un corps que sur la base déjà donnée de sa présence. C’est cela qu’évoque Heidegger quand il parle d’une pensée « plus matinale », pour signifier une pensée qui revient à ce qui se montre avant toute catégorisation, qui est toujours à l’œuvre : nous sommes toujours –déjà-au-monde mais une telle évidence s’oublie. La phénoménologie ne cherche pas à établir des causes et des effets car ceux-ci ne s’évaluent que sur un fond de présence. Elle cherche à accompagner le phénomène de la pensée humaine, le dévoilement de la présence tel qu’il est toujours à l’œuvre : manière dont un être humain se rapporte à la question de son être et comment il est tenu par cette question tout en s’y tenant lui-même. » Apprendre à philosopher avec Heidegger, Edith Blanquet, p 220.

Mon parti pris en passant du paradigme de l’individu au paradigme de champ est d’adopter une nouvelle règle de jeu qui me permette de déplacer mon regard et de cette façon, peut-être, d’amener de la nouveauté dans notre rapport l’un à l’autre, Olivier et moi. Au lieu de voir l’acte d’exhibition isolé de son contexte comme une perversion témoignant d’une problématique personnelle, je choisis de le regarder dans un contexte précis, qui prend cette forme-là dans un temps donné et d’inviter Olivier à l’aborder aussi par ce chemin. Par ailleurs, cela ni ne dit et ni ne prédit rien de qui est Olivier. Ce dernier aspect m’importe car il amène ce mouvement, cette respiration, cette ouverture qui faisait défaut au début de notre rencontre et que je nomme un peu plus haut. Il s’agit pour moi d’être attentive à la manière dont Olivier se donne sens et donne sens simultanément à un monde à notre occasion. Le self se déploie majoritairement en mode ça non articulé en mode personnalité, par certains aspects. Ceci ni ne m’appartient, ni n’appartient à Olivier c’est ce qui est là, c’est la stimmung. Nous y sommes tous deux concernés. « Ça » se manifeste. La confluence peut témoigner de l’angoisse qui est la nôtre à s’exposer. A d’autre moment, le self se déploie en mode personnalité, en ce qu’il renvoie à un mode connu de comportement de l’ordre du raisonnement et de l’explication. Il semblerait que ce qui fasse défaut ce soit le tissage, l’articulation entre le mode ça et le mode

personnalité amenant, ainsi, une perte du mode ego. Une difficulté en quelque sorte à faire évoluer une intensité affective en émotion d’une part et d’autre part à donner sens à un agir à la lumière d’une émotion ou d’un sentiment mis en signification en rapport avec un environnement. Pour autant, ce que je dis-là ne semble pas satisfaisant non plus, car je ne peux véritablement distinguer le self se déployant en mode ça, du self se déployant en mode personnalité. Je veux dire par là que le ça de la situation en ce qu’elle fait référence au pathique se tisse presque de manière simultanée en signification donc en mode personnalité. L’awarness est consciousness dès lors où je le nomme. Peut-être puis-je comprendre les déploiements en mode ça et personnalité comme co- tendus. S’il m’apparait que mon comportement a à voir avec l’angoisse de m’exposer alors il y a là déjà une mise en signification, orientation et décision qui est le lieu même d’un comportement. Celui-là qui devient alors ma possibilité d’être.

Ainsi, il s’agit d’envisager qu’Olivier et moi, sommes livrés au ça de la situation de notre rencontre en ce que nous y sommes jetés. Il y aurait donc lieu d’endurer l’épreuve (au sens d’éprouver) jusqu’à ce qu’advienne une entrée en pleine présence, une subjectivation.

Ici, je vais donc m’intéresser à la manière dont Olivier et moi séjournons dans le langage, à la façon dont le monde s’informe pour lui et pour moi. Je suis imprégnée, imbibée de ce que je sais de la surdité, mon projet est alors de tenter de suspendre en quelque sorte ce savoir qui relève d’un raisonnement clair et précis donnant lieu à une explication pour me laisser toucher, surprendre, éveiller. Il s’agit de me laisser résonner au bruit, vibrations, vacarmes, silences de ce qui nous concerne tous deux en tant qu’existants. D’explorer de quelle manière nous, les humains pouvons, nous donner sens en ce que cela permet de nous signifier, de nous orienter et ainsi de faire des choix. De cette manière, il ne peut y avoir de rupture de contact mais seulement des variations du self c’est- à-dire des modalités du contacté, dit autrement, des manières d’être- au-monde. De ce point de vue, le contact n’est pas intentionnel, je ne peux envisager quiconque hors du monde et par déduction toujours dans le monde. Il s’agit davantage d’un rapport qui s’actualise d’instant en instant à l’occasion d’une rencontre. Ainsi nous pouvons peut-être considérer que le self est en œuvre à l’occasion d’Olivier / moi. Ce rapport mouvant et éphémère ouvre des possibilités de se comporter qu’il nous appartient de choisir dès lors où il prend sens pour nous.

Je fais l’hypothèse qu’Olivier ne cherche pas à se servir de l’autre. Cependant, il semblerait qu’il y ait, pour lui, tout un pan de la vie humaine relevant des sentiments, des émotions, de ce qui nous met en émoi, qui lui serait difficile (presqu’inconnu). Ce qu’il a mis en œuvre avec cette petite fille témoignerait donc d’une indigence affective, si je puis dire, d’une pauvreté dans la relation. Mon projet est d’ouvrir avec lui les différentes manières d’entendre et de comprendre l’autre et le monde. Nous envisageons pas à pas de visiter ce que l’éveil des sens nous donne à vivre. J’imagine que cet instant de jeu avec cette petite fille fût plaisant et peut-être émoustillant du fait qu’il fût un moment pleinement partagé avec elle au travers du rire (dans un premier temps), d’échange de

regards. Il s’agit à la fois de mettre en lumière, comment il s’est pris dans ce jeu au point de s’autoriser à faire quelque chose qu’il n’aurait pas fait ailleurs mais aussi comment il peut partager la question de la sexualité, de l’état amoureux, de la sensualité avec l’autre sans pour autant se sentir honteux. Chercher avec lui ce qui donne du goût à sa vie, c’est lui restituer sa charge d’existence, l’inviter à être pleinement humain avec tout ce que cela ouvre comme possibilités. De cette manière je fais l’hypothèse qu’en partageant avec lui des expériences se rapportant à la sensualité, en ce que cela a à voir avec les sens, les sensations, nous pourrions ouvrir la question de l’agréable et du désagréable, de ce que j’aime ou n’aime pas, de ce que je préfère ou pas. Mon projet, en se tenant à cet endroit, serait d’ouvrir en quelque sorte les possibles que notre corps nous offre d’exister et donc par là même d’explorer ensemble les possibilités que nous avons chacun de se choisir d’instant en instant et d’en être ainsi pleinement responsable. Il s’agit de donner de l’épaisseur à son existence en l’amenant à éprouver ce qui a du goût. Pour ce faire je parcours avec lui les endroits de sa vie où il choisit et à partir de quoi il choisit. Il semblerait qu’il ne sache pas différencier et qu’il soit déterminé par l’autre. Par ailleurs Olivier n’a pas les mots pour dire l’épaisseur du monde, de ce fait, je prends cela en charge en lui donnant du vocabulaire à l’occasion de ce que nous explorons ensemble. Ce travail se fait pas à pas et nous devons l’endurer l’un et l’autre. Je suis consciente que d’ouvrir des possibilités va l’amener à choisir et de ce fait, faire surgir l’angoisse en ce qu’elle fera vaciller la conjointure du monde, c’est-à-dire ce qui est familier pour Olivier mais ce n’est qu’à partir de là que quelque chose de radicalement nouveau pourra apparaitre.

« Dans l’angoisse, le Dasein endure son étrangeté de n’être rien de déterminé, d’être livré à l’existence, d’être jeté à l’avant de lui-même, toujours contraint à se déterminer sans n’avoir aucune certitude. Dans l’angoisse, le Dasein éprouve son ouverture vertigineuse à être. L’angoisse existentiale sera définie comme le contre-mouvement du dévalement qui caractérise le mode d’existence quotidien. Elle est contre mouvement au dévalement car elle m’ouvre la possibilité de me saisir en propre c’est-à-dire de venir à ma vérité » Apprendre à philosopher avec Heidegger, Edit Blanquet, p 98.

Par ailleurs, je suis également présente à veiller à ne pas être dans la complaisance. Une modalité d’être qu’il connait et dont je fais l’hypothèse qu’il peut en « jouer ». Il s’agit, par exemple de nommer ce que ça me fait, qu’il montre son sexe à un enfant. Ou encore, de lui dire lorsque je ne le crois pas. En faisant cela je cherche la sincérité de notre parole et de notre engagement. Car, rappelons-le, sa venue fait suite à une injonction judiciaire et non à une démarche personnelle. Je dois donc être vigilante à ce qu’il se saisisse de cela pour engager un travail thérapeutique et non qu’il fasse acte de présence dans l’attente de la fin de l’injonction.

III. Etre Sourd dans un environnement microsocial

95 % des enfants sourds naissent de parents entendants. Dans certains pays tel que la Suède, les autorités ont mesuré suffisamment les difficultés que peuvent représenter cette situation pour prévoir dans la législation, la possibilité pour un parent de s’investir dans l’apprentissage de la langue des signes sans pour autant mettre en péril l’économie du foyer familial. En effet, la loi prévoit un maintien de salaire pendant la période d’apprentissage. En France, les parents entendants qui souhaitent apprendre la langue des signes française ne bénéficient d’aucune aide financière ni d’aménagement professionnel particulier pour pouvoir le faire. Cette situation amène une quasi inexistence de cette langue au sein du foyer si bien que toute interaction intra familiale ne concerne que les aspects pratico pratiques de la vie quotidienne. Ces interactions prennent la forme de code connu seulement de la famille ou dans le pire des cas d’une communication réduite au strict minimum avec un seul membre de la cellule familiale. Concrètement, cela se traduit par des face à face où l’accent est mis sur la capacité du sourd à lire sur les lèvres de son interlocuteur. Ce dernier, en faisant l’effort d’articuler, de ralentir son débit de parole et de simplifier ses phrases, espère de cette manière rendre l’échange verbal efficient. Parfois, il appuie son discours de gestes amples qu’il imagine illustratifs. Cette méthodologie trouve un écho positif lorsque l’interaction se produit entre deux personnes et que l’information échangée est en rapport avec le contexte en présence. De plus, il ne s’agit pas de diluer cette information en élucubrations interminables. Pour autant, nous savons tous qu’une vie de famille offre quotidiennement d’innombrables occasions d’être en groupe. Il est donc aisé d’imaginer que ce mode de communication exclusif ne peut être satisfaisant pour l’ensemble des protagonistes. Une des situations intra familiales les plus difficiles à vivre pour la personne sourde est la réunion de famille. Ce moment festif où chacun raconte les derniers évènements de leur vie, où les éclats de rires jaillissent, où les débats sont enflammés, passionnés, représente en effet, pour la personne sourde une véritable souffrance en ce qu’elle donne à expérimenter un profond sentiment d’isolement où l’ennui et la frustration au fil des ans peuvent laisser place à la colère. « Ma famille ne m’aime pas » me confie Louise avant de poursuivre « de toute façon elle n’aime pas les sourds...Ni ma mère, ni mon père, ni même mon frère n’ont jamais tenté d’apprendre la langue des signes. Je suis mignonne, je souris tout le temps et j’acquiesce à presque tout. Mais maintenant j’en ai assez, je ne veux plus qu’ils décident à ma place de ce qu’ils jugent bon pour moi, de ce qu’ils jugent intéressant de me dire ou pas. Je veux rencontrer d’autres sourds même si ma mère ne veut pas ! C’est avec eux que je me sens vivante !! ». Louise a 36 ans, il y a un an, elle s’est mariée avec Philippe, un entendant qui ne pratique pas la langue des signes. Elle dit de ce mariage qu’elle s’est sentie piégée, que tout est allé très vite. Je n’ai rien choisi, « de mon mari à mes invités, mes parents ont tout organisé. J’ai essayé mais à présent je souhaite divorcer… J’ai peur de la réaction de ma famille et de mon mari. J’aurais préféré que ça soit lui qui ne me supporte plus et qui prenne cette décision. Je ne peux même pas partager avec lui ce

que je ressens. Lorsque je tente de le faire, il ne comprend pas. Il ne comprend rien de ce que je lui signe. » Le témoignage de Louise me bouleverse en ce qu’il me laisse imaginer tout à la fois sa détresse, à l’image de quelqu’un qui serait bâillonné, empêché de dire , et son désir d’agir avec force comme pour signifier son existence. Certes, se joue ici la difficulté d’échanger son point de vue dans une langue qui soit commune aux différents interlocuteurs mais pas seulement. Entendre n’est pas exclusivement une affaire d’oreille en état de fonctionner. Voir, ne suppose pas uniquement une bonne acuité visuelle. Ne dit-on pas, dans le langage courant, je ne m’entends pas avec untel ou encore, celui-là, je ne peux pas le voir ? Nul ne met en doute alors qu’il n’est pas question-là de disfonctionnement organique mais de tout autre chose.

Par ailleurs, le verbe ne suffit pas parfois à se faire entendre. Comment se fait-il, en effet, que lorsque Louise, profitant de ma traduction, fait part à son mari « mon cœur est vide », que celui-ci répondre « je pense que tu as été manipulée par quelqu’un, tu ne peux pas dire cela, on te l’a mis dans la tête ?  » Ne voit-il donc pas les larmes dans ces yeux ? N’est-il pas sensible à la tension qui règne ?

Lorsqu’un sourd prend la parole, il se passe toujours quelque chose d’inattendu pour celui qui avait associé délibérément ou pas surdité et déficience. « Souvent les colères ne viennent de rien d’autre que d’un mot faisant qu’il n’est plus possible de se retrouver. Pendant quinze ans, je n’ai jamais pensé que c’était tout simplement ça qui pouvait me rendre furieux. Il y a quelque chose de profond et qui remonte à très loin dans la colère de l’enfant sourd. Je la comprends parfaitement. Surtout que lorsqu’on se met en rage, on vous dit : « Celui qui se met en colère n’a jamais raison, quand on se met en colère on a tort ». Cela redoublait ma rage. Quand on se met en colère, c’est pour une raison sérieuse. Moi je crois que c’est un problème de déni d’existence. C’est toujours un « quelque chose » qui existe, qui a le droit à exister, ça veut dire être là, visible, sanctionné positivement, en tant qu’on dit « oui ». Au lieu qu’ici, c’est retranché, ça n’existe pas. Avec d’autres handicapés, il peut y avoir une distanciation, tandis qu’avec les sourds, tout le monde entre dans la danse. (…) Ne pas voir, ne pas se rendre compte, du fait de l’impossibilité de dire, de l’impossibilité que puisse être dit quelque chose qui doit être dit. Alors ça donne la folie » Propos de Bernard Mottez tenu à l’adresse de Françoise Davoine L’expérience du déni Bernard Mottez et le monde des sourds en débats Sous la direction de Pascale Gruson et Renaud Dulong.

Se saisir de la place qui est la sienne en qualité d’être humain ouvert à d’infinies possibilités est une lutte à tout instant pour un Sourd. Ne dit-on pas « qui ne dit rien consent », c’est peut-être ivre de cette expression que nous autres entendants œuvrons pour le bien de celui qui semble ne rien dire sans jamais s’arrêter, se questionner, écouter et se laisser altérer.

IV. Le corps comme moyen d’habiter le monde

Cette partie de mon travail ainsi intitulée soulève d’emblée les questions suivantes : y-aurait-il une autre manière d’être au monde qu’à partir de son corps ? Qu’est-ce que le corps ? Qu’est-ce que cela me donne à entendre et à penser ? Du point de vue de la science, le corps semble être un morceau de viande qu’il est aisé de découper, disséquer, analyser, réparer, une sorte de « machine » performante mais susceptible de se casser, de s’abîmer. Les interventions sont presque toujours en vue de retrouver la perfection initiale fantasmée. Nous savons, par exemple, expliquer les raisons mécaniques du son non perçu par un individu : disfonctionnement des cellules ciliées de la cochlée, atrophie de la trompe d’eustache, malformation ou inexistence du pavillon…Pour chaque problème une solution technique peut être proposée. Il est intéressant de constater les différentes positions, voire les oppositions entre les personnes à qui ces solutions sont proposées, selon qu’elles sont sourdes de naissance ou devenues sourdes. Je rapporte ici cette différence au sujet de l’implant cochléaire : « Les problèmes d’éthique posés par le recours à cette prothèse (implant cochléaire) sont beaucoup plus complexes chez les jeunes enfants profondément sourds, (surdité congénitale et surdité apparaissant avant l’acquisition du langage) que chez les personnes devenues sourdes après avoir appris à parler (sourd post-linguaux) qui sont presque toujours des adultes.
-  Les adultes sourds profonds post-linguaux peuvent eux-mêmes prendre la décision d’être implantés et, dans leur cas, un recul suffisamment long a permis d’apprécier l’efficacité de cette prothèse. Dans l’ensemble, les résultats sont plutôt bons puisqu’une communication orale satisfaisante est assez souvent rétablie. Les traces laissées dans les structures nerveuses centrales impliquées dans l’apprentissage et l’exercice prolongé de la communication orale jouent vraisemblablement un rôle favorable dans la restauration.
-  Dans le cas des enfants sourds pré-linguaux, il en va autrement, d’abord parce que la décision d’implantation est prise par des parents souvent profondément troublés par la surdité de leur enfant, ensuite parce que le recul dont on dispose pour apprécier l’efficacité des implants est insuffisant, au maximum quatre ans, moins le plus souvent. On ne sait pas encore comment les structures nerveuses centrales, qui jusqu’alors n’ont reçu que peu, ou peut-être même pas, d’informations acoustiques, traiteront les informations fournies par la prothèse qui ne sont tout de même pas identiques aux informations physiologiques. » Avis sur l’implant cochléaire chez l’enfant sourd pré-lingual. N°44 – 1 décembre 1994

Il y a incontestablement une pertinence aux réflexions menées ci-dessus, pour autant, elles semblent se tourner essentiellement vers les résultats susceptibles d’être obtenus, résultats en termes de récupération auditive et donc de possibilité de communication orale. Rien ne laisse imaginer une prise en compte non pas du dysfonctionnement de l’oreille mais de la personne à qui il est donné de s’éprouver et d’éprouver son existence parmi d’autres, différente par certains aspects, mais tout de même semblable.

Les Sourds qui se sont insurgés dans les années 90 contre l’implantation massive des enfants poursuivent activement leur combat, d’autant qu’il est question depuis 2012 de dépistage précoce (c’est-à-dire quelques jours après la naissance) en vue d’implantation tout aussi précoce. Dans le même temps, nous assistons à la floraison de témoignages positifs de personnes devenues sourdes soudainement ou progressivement. Il me semble que la question fondamentale que soulève ce débat est : « qu’est-ce que l’être humain ? ». Le regard que nous portons sur ce qu’est l’être humain oriente nos actes. Il est donc essentiel de s’y arrêter et de laisser raisonner cette question. Selon que nous pensons l’humain à la manière d’une structure prédéfinie répondant, plus ou moins bien, aux critères d’appartenance de l’homme sain de corps et d’esprit ou selon que nous le pensons comme un être toujours en devenir, jeté au monde, ayant en charge son existence telle qu’elle lui est donné, « in-formant », simultanément, le monde et lui-même, nous colorons notre agir auprès des personnes que nous accompagnons. Aborder la personne sourde, uniquement, sous l’angle d’une défaillance organique c’est réduire la question de la surdité à un concept, une généralité qui ne peut laisser apparaitre la singularité de ce que c’est que s’éprouver à entendre autrement que par le canal auditif. Sinon comment expliquer que Julie, sourde profonde non appareillée, soit terrifiée par les cris de son père ? Ou encore, que pourrait bien vouloir signifier Nathan à son psychiatre lorsqu’il lui dit sur un ton très agacé que de toute évidence, ce dernier ne l’écoute pas ? Il me semble que ces deux personnes évoquent bien un « entendre ». Si ces exemples étaient sortis du contexte de cet écrit, nul ne saurait en mesure de dire s’il s’agit de sourd ou d’entendant. Ce qui m’amène à réaliser que lorsqu’une personne crie à mon encontre, ce n’est pas tant les décibels de sa voix, ainsi portée, qui m’effraie mais bien, ce que cela me donne à éprouver comme tension dans l’entièreté de mon être. C’est ainsi que pour ma part, j’entends cette phrase de Martin Heidegger « Lorsque écouter et voir sont pleinement tournés vers le « monde », l’œil et l’oreille s’effacent d’une manière singulière ». Séminaire de Zurich p 135

La question de l’implant cochléaire pose une même et unique problématique en ce qu’elle invite à considérer l’homme lorsqu’il se sent heurté dans l’essence de son être. Edith Blanquet écrit dans Apprendre à philosopher avec Heidegger « L’être humain s’oriente, est touché, concerné par les choses et cela le conduit à se donner sens ; à éprouver son rapport à l’être : un monde toujours ouvert à même sa manière de se tenir, de sa gestuelle. » p 217 Etre sourd de naissance c’est habiter le monde sans avoir la moindre idée de ce que peut-être un son. Comme moi qui suis une femme, je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est que d’être un homme. Dire que j’en ressente le manque prêterait à sourire ! Alors, pour quelle mystérieuse raison, pensons-nous qu’une personne qui ignore ce qu’est le son tel que nous le percevons souffrirait de cela ? La surdité pour celui qui vient au monde ainsi est une manière de s’éprouver et de se donner sens en même temps qu’il donne sens au monde. L’illustration la plus parlante est l’existence de la langue des signes. Elle ne fût pas créée, comme trop souvent dit, par l’abbé de L’Epée, mais a pris forme à l’occasion de rencontres et de relations entre sourds.

« La langue des signes des sourds constitue ainsi un matériel unique, d’une importance considérable mais méconnue en anthropologie. Nées, construites, à proprement parler imaginées, par ceux que le corps social de certaines cultures rejettent comme allogènes, voire toxiques, les langues de signes des sourds sont une iconologie vivante des gestes d’une culture et permettent d’effectuer cette lecture des techniques du corps que Marcel Mauss appelait de ses vœux afin d’articuler la sociologie et l’anthropologie (Mauss 1950). » Psychologie de la surdité 227-228 Benoit Virole

Traits culturels Distinctions

Entendants Sourds

Rencontre Poignée de mains Signe : bonjour

Appel

Appel vocal Appel de la main dans le champ visuel, tape du pied sur le plancher (éventuellement variation de la lumière)

Nomination

Patronyme et prénom donné par les parents Signe donné par la communauté scolaire et conservé à la vie adulte (contient assez souvent l’initialisation du prénom)

Espace perceptif

Indifférences globales aux indices vibratoires Importances extrêmes portées aux indices vibratoires (différences dans le monde phénoménologique)

Communication en groupe Disposition des interlocuteurs peu importante du fait de la communication vocale Disposition en cercle hautement importante pour la communication visuelle

Le sport

Hautement investi car l’occasion d’être ensemble et/ou pleinement égaux avec les entendant

Une porte Sert à isoler deux pièces relativement. Sert à isoler deux pièces totalement et devient signe de rupture.

Une fenêtre Fermée peut servir à rompre une conversation. Fermée, ne constitue pas un obstacle à la communication.

Appel dans le dos Acceptable Hautement anxiogène par défaut d’alerte

Valeurs Valeurs reçues de l’éducation parentale Valeurs reçues de l’éducation parentale et celles construites d’après l’expérience de la différence

Identité Sentiment général d’être un élément d’une chaîne de transmission généalogique Sentiment d’être un élément de rupture dans une chaîne de transmission généalogique

Vie politique Reflète peu ou prou les préoccupations quotidiennes Est très éloignée des préoccupations quotidiennes

Etranger Le sourd de nationalité étrangère est toujours plus proche que l’entendant de même nationalité (sauf si l’écart culturel est trop grand, occident/orient) Tableau comparatif de quelques différences culturelles et de mode de vie

Ainsi, la langue des signes n’est pas seulement un moyen de compenser un manque, elle est avant tout un rapport au monde et à soi où le corps semble tenir une place centrale. Le corps en ce qu’il m’échoit mais aussi ce corps là que j’incarne pleinement tant il en va ici de ma possibilité d’existence. Ce corps, par ce qu’il donne à voir permet de me désigner en ma spécificité. Il ne nomme pas uniquement ce que l’autre perçoit de moi visuellement mais aussi ce qu’il ressent ou expérimente à l’occasion de notre rencontre. Ainsi les Sourds entre eux n’ont que faire des prénoms (inscrits à l’état civil) de chacun. Ce qui importe c’est le signe par lequel ils désigneront telle ou telle personne. Signe qui se construit suivant

un comportement, un caractère, une passion… bref quelque chose qui a à voir avec cette personne-ci à ce qui apparait à son occasion. Il suffit de s’immerger dans un groupe de Sourds pour s’apercevoir à quel point notre monde à nous entendant peut tout à coup vaciller, à quel point nous sommes désorientés, incapables de trouver appui tant l’expérience est unique et d’une grande intensité.

V. Un langage co-construit dans l’espace thérapeutique

L’accompagnement des sourds en thérapie m’a semblé être dans un premier temps une suite logique dans mon parcours professionnel. Pratiquant la langue des signes depuis plusieurs années, il s’agissait pour moi de rendre accessible l’espace thérapeutique à ce public par le biais d’une langue partagée. Mais cela suffit-il à créer une relation thérapeutique ? J’ai été rapidement confrontée à une première difficulté que fût la prise de notes. En effet, l’expérience de la surdité impose une posture différente en ce qu’elle m’oblige à ne pas quitter du regard mon interlocuteur : le canal visuel étant pour moi et pour l’autre notre principale source d’informations. Habituellement, lorsque je parle à une personne entendante, j’ai le loisir de la regarder ou pas et lorsqu’elle s’adresse à moi nul besoin de la fixer du regard puisque je peux, à priori, comprendre ce qu’elle me dit rien qu’en m’appuyant sur ce que j’entends. Mais dans le cas présent, lorsque je quitte des yeux la personne qui s’exprime, je romps la conversation…je ne l’écoute plus. Ainsi, prendre en notes certaines de ses phrases au moment où elles étaient exprimées s’avérait impossible sans mettre à mal la spontanéité du discours. Me restait alors la possibilité de noter ce qui me semblait important à postériori de la séance. Mais là aussi la méthode ne m’est pas apparue aussi aisée que je le pensais au départ. Que prendre en notes ? Comment prendre en notes ? Le signe, le rythme, la configuration de la main, l’expression du visage, l’emplacement des signes dans l’espace, le mouvement du geste,… comment fixer cela ? Puis m’est venu petit à petit qu’il n’y avait peut-être pas lieu de tenter de fixer quoique ce soit, que cette quête était probablement vaine puisque seul la mort peut arrêter véritablement le mouvement. De plus, la compréhension n’était pas une affaire de découpage, ou d’équation mathématique du type : configuration C + mouvement M + rythme R – expression faciale EF= état émotionnel EE (et uniquement cela). La compréhension était globale, elle avait à voir avec la manière en propre dont l’un et l’autre comprenions ce qui est là toujours émergeant, elle avait à voir avec une manière unique de se comporter dans ce contexte ci. Ainsi, il m’importe davantage au-delà des données historiques de la personne et de ce qui l’amène à consulter, de noter la manière dont je perçois à la fois l’atmosphère de la séance, la façon et l’endroit où je suis convoquée avec elle. Avec un peu de recul, je pense que ce qui était ici en question était le télescopage, si je puis m’exprimer ainsi, de mes deux fonctions, à savoir mon rôle d’ « interface » entre deux personnes qui ne partagent pas la même langue et mon rôle de gestalt-thérapeute.

Ma première fonction m’attribue pour mission essentielle de faire circuler un message entre deux individus s’exprimant respectivement en langue française et en langue des signes afin de permettre une mise en relation, un partage d’informations dans le respect de la parole et de l’intégrité de chacun. Dans ces circonstances, ma responsabilité est d’être au plus juste de ce qui s’exprime pour porter cette parole le plus fidèlement possible. Aussi, il s’agit de donner à entendre tout autant le contenu que la manière de le dire, rapport au style langagier et à l’intensité. Je suis ici un « passeur » qui n’intervient pas, à titre personnel, au niveau du dialogue qui s’instaure entre les deux personnes c’est-à dire, qui se garde de donner son point de vue sur un sujet, qui veille à ce que les informations qui ne le concernent pas ne lui soient pas transmises et de la même manière ne se permet pas de donner un conseil à propos des décisions que chacun des interlocuteurs sont amenés à prendre. D’aucun parleront de neutralité ce qui pour ma part semble être une absurdité tant cette place est éminemment vibrante et donc humaine mais puisqu’il faut nommer cette posture je choisis de parler d’impartialité, tout en étant consciente que cela mériterait aussi d’être questionnée. Ma seconde fonction, celle de gestalt thérapeute exige au contraire que je sois, pleinement, partie prenante de ce qui se passe entre moi et la personne sourde. Sa parole m’est directement adressée et elle attend de moi que j’interagisse et que je partage avec elle cet instant qui nous concerne toutes les deux. Je suis sollicitée, interrogée. Ici je m’expose autant que j’accueille, soutiens, guide, confronte. Je suis engagée en ce que la parole que je porte à la connaissance de l’autre est mienne. J’y suis pleinement engagée. Je me souviens de Lili, une jeune fille de 20 ans venue me rencontrer suite à une rupture amoureuse. Je traduisais pour ses parents depuis deux ans déjà dans divers circonstances et avais été amenée à la rencontrer à certaines occasions. Lorsqu’elle me fit sa demande, j’ai quelque peu hésité compte tenu de ces données mais je ne pouvais faire fi d’une autre réalité à laquelle il s’agissait de faire face, à savoir, la pénurie de thérapeutes signants dans la région. En effet, à ma connaissance nous sommes deux à exercer en libéral, séparées de plus d’une centaine de kilomètres. Rappelons ici que faire appel à un psychothérapeute non signant n’est pas sans conséquences économiques pour une personne qui ne s’exprime qu’en LSF. Il s’agit de payer la séance en plus de la présence d’un interprète. Par ailleurs, se pose également la difficulté de faire intervenir toujours la même personne pour interpréter. L’insuffisance de ces professionnels mis en rapport à une demande de plus en plus grande impacte fortement la régularité des suivis. Il est aussi à prendre en compte que l’accompagnement psychothérapeutique des sourds n’est pas à ce jour véritablement pensé puisque nous sommes encore dans une logique de réparation ou de rééducation. L’approche conceptuelle de la surdité en tant que maladie, n’ouvrant pas la possibilité aujourd’hui d’imaginer une prise en charge des frais d’interprétation dans le cas d’un suivi thérapeutique. Ce qui pourtant, répondrait simplement mais fidèlement à l’esprit de la loi de février 2005, concernant l’accessibilité des services publics. Ainsi, au regard de la complexité de la situation, je choisis donc de recevoir Lili tout en étant vigilante à veiller à ne pas comprendre trop vite ce dont elle me fait part. Pour autant, les bonnes intentions ne suffisent pas et bien que son histoire semble clairement exprimée, j’ai la sensation d’un brouillard épais. Dans un premier temps je me raccroche périlleusement à ce que je crois savoir de la surdité et du fonctionnement de la cellule familiale de Lili. Mais rien n’y fait, je me sens encore plus loin d’elle. Je me pose ensuite la question de la langue (comme je l’aurais fait en situation

d’interprétation) car Lili est loquace. Suis-je vraiment en capacité de comprendre la finesse de cette langue ? Suis-je moi-même suffisamment claire dans ma façon de signer ? Ce qu’elle m’en dit de son côté, c’est qu’elle a l’impression d’être comprise et n’éprouve aucune difficulté à comprendre ce que je lui dis. Cependant, cette impression de flou demeure et même me parait s’épaissir au fil des séances. Je m’applique à la façon d’une bonne élève à bien saisir chaque signe avec l’inquiétude de ne rien rater. Mais plus je m’y colle et moins j’ai l’impression de comprendre de quoi il en retourne. Lasse de cela, je décide de lui en faire part « je ne comprends pas ce qui se passe, bien que je sois attentive à ce que vous partagez avec moi et bien que je comprenne la LSF, je suis dans un brouillard depuis plusieurs semaines. Quelque chose se trouble ». Lili est à cet instant comme arrêtée, suspendue. C’est la première fois que cela se produit. S’en suit un long silence. En me penchant vers elle, je lui demande ce qui se passe pour elle. Les yeux humides, elle me regarde et me dit qu’elle y voit de moins en moins. Atteinte d’une dégénérescence de la rétine, Lili perd rapidement la vue, « je fais semblant » ajoute-t-elle « Je ne veux pas que les gens le sachent ». Dès lors, nous avons pu commencer à nous approcher autrement et ouvrir différemment la question de la rupture amoureuse teintée d’une double trahison puisque son ex-compagnon entretenait une relation de longue date avec sa sœur cadette et avait décidé depuis peu de lui demander sa main. « Je n’ai rien vu » me dit-elle.

Cette expérience m’a permis de prendre conscience à quel point nous sommes concernés (thérapeute et patient) par ce qui se déroule en présence à l’occasion de notre rencontre. Nous y sommes, là et nul par ailleurs, assignés en quelque sorte. Il y a lieu ici de considérer l’à-propos des paradigmes de champs, en ce qu’à un moment donné je me suis risquée à penser que ce qui se troublait ne se rapportait pas obligatoirement à ma qualité de jeune gestalt-thérapeute ou de « non interprète » mais à un possible rapport pertinent entre ce qui faisait figure pour moi et ce qui était déjà présent ici et maintenant. De cette manière, nous pouvions aussi déjà comprendre comment simultanément, nous cheminions ensemble vers l’ensuite.

Une autre de mes difficultés est liée à la place de « sachant » qui est la nôtre au regard du patient. Il me semble que tout thérapeute y est confronté et qu’en cela il ne s’agit pas d’une problématique nouvelle. Cependant, dans le cas présent, le parcours de prise en charge des personnes sourdes œuvre à renforcer cet aspect car le « sachant » n’est pas uniquement le professionnel mais aussi celui-là qui entend et parle. C’est en quelque sorte, celui qui est en capacité de tout savoir parce qu’il peut tout entendre, tout lire et tout comprendre. Celui-là, a forcément une longueur d’avance sur ceux qui n’ont pas ce pouvoir, sinon pourquoi tant d’acharnement à « démutiser » et à faire entendre le sourd qui lui n’a rien demandé ! Ce sentiment génère dans le même temps, un autre sentiment tout aussi fort, celui de penser l’entendant incapable de comprendre un sourd autrement que comme un « handicapé », un « malade », un « déficient ». Être sourd ce n’est pas souffrir de ne pas entendre mais c’est devoir endurer un monde où tout semble ignorer (de manière délibérée ou pas) leur existence. Une existence qui ouvre la possibilité à un être humain d’entendre avec les yeux et de parler avec les mains. De ce fait, une manière unique d’appréhender le monde, qu’il s’agit pour nous autres de découvrir et non de tenter de modifier au point de le distordre.

Être Sourd c’est Fabien, 5 ans à qui « des professionnels de l’éducation » expliquent qu’il ne peut bénéficier de la présence de l’interprète en classe toute la journée car il n’est pas bon pour lui de s’habituer à cette présence et à qui de ce fait l’on ôte la possibilité d’interagir avec son environnement scolaire plusieurs fois par semaine. Être sourd c’est Julie, 37 ans, mère d’un petit garçon, qui lors d’une visite chez son gynécologue se voit imposer la présence d’une éducatrice spécialisée ignorant à peu près tout de la Langue des signes. Cette dernière, expliquant au médecin lorsque celui-ci demande des éclaircissements sur les raisons de sa présence, que cela se justifie du fait de la surdité de Julie. Être Sourd c’est également, Virginie mais aussi Julie, dans un contexte à priori différent, à qui un service d’accompagnement à la vie sociale explique qu’il s’agirait de « travailler » sur leur attitude et d’apprendre à différer leurs demandes, en quelque sorte de ne plus agir dans l’urgence. La réflexion faisait suite à l’impatience des ces dames face à plusieurs demandes de traduction et d’interprétation, restées lettres mortes. Être Sourd c’est Mathieu, 13 ans qui après avoir subi l’humiliation des mauvaises notes en dictée se décide à expliquer à son enseignante qu’au regard de sa surdité, il ne peut incontestablement pas faire ce genre d’exercice et de voir en retour la dite enseignante lui crier « mais je parle bien quand même, tu pourrais faire un effort ! » Être Sourd c’est souffrir quotidiennement l’incompréhension, c’est éprouver chaque jour et tout au long d’une vie les conséquences d’un regard tourné vers une idéalisation du sensoriel sonore au détriment de la gestuelle, encore aujourd’hui perçu comme relevant de la passion et de l’incivilité. Il y a lieu pour ma part de faire preuve d’humilité, de réserve face à ce soi-disant « savoir » dont il est toujours aisé de se gargariser et qui pour sûr, m’assourdirait. Il s’agit d’une condition sine qua none de ma rencontre avec l’autre que de prendre le temps de l’apprivoisement. Peut-être, s’agirait-il, encore plus ici, de veiller à toujours m’étonner, à me laisser surprendre. Être, si je puis dire, en éveil. De telle sorte que le seul savoir qui ne puisse demeurer soit celui de la déconstruction en vue de la nouveauté co-construite ensemble, avec le patient, mais toujours de manière provisoire. Ainsi, dans ma pratique cela passe par la manière dont nous allons nous mouvoir l’un l’autre dans cet espace qui nous convoque à être ensemble. La relation thérapeutique est en cela un souci mutuel au sens heideggérien, qu’il nomme aussi « sollicitude devançante ». Ce souci n’est pas une substitution du pouvoir être d’autrui. Car dans ce cas-là, il y aurait de la part du thérapeute le présupposé qu’il sache ce qui est bon pour l’autre et qu’ainsi, il peut donner des conseils, dire au patient ce qu’il doit faire, se mettre en quelque sorte à sa place. C’est ce qui est le plus souvent notre manière de nous rapporter à l’autre. Ce comportement-là est encore plus présent auprès des personnes que nous regardons comme des êtres diminués, déficients. Le Sourd qui n’a pas la parole et dont la voix ne porte pas, s’y trouve parfois violemment confronté. La sollicitude devançante ou le souci mutuel est au contraire une posture qui permette de restituer à l’autre son souci d’existence, qui lui permette d’en prendre pleinement la charge et d’endurer ainsi son pouvoir être jusqu’à ce qu’advienne une subjectivation c’est-à-dire un « je » qui se situe (et donc se donne sens) à un moment de son existence telle qu’elle se manifeste à l’instant.

La question d’existence me concerne autant qu’il concerne le patient et c’est cela qu’il s’agit de partager, c’est de cette manière qu’il s’agit d’être-avec-autrui. Pour autant, bien que cette question nous convoque tous deux en notre qualité d’existant à notre pouvoir être, chacun de nous y répondra de manière propre. L’existence en cela est toujours mienne. De telle sorte qu’il s’agit bien ici de restituer au patient son pouvoir être afin que petit à petit il puisse s’orienter et se décider pour un « aller vers ».

VI. De l’interprétation à une posture thérapeutique

Au départ, lorsque j’ai commencé à penser mon écrit, il me semblait important de le situer dans mon contexte professionnel. Je suis travailleur social bilingue d’aucuns diront interface de communication mais j’avoue que cela ne me convient pas pour deux principales raisons. La première est que ce terme a été utilisé dans le milieu de l’accompagnement des personnes sourdes à l’initiative des associations de parents d’enfants sourds, à une époque, en effet, où il était urgent qu’il y ait des personnes pour interpréter dans les écoles ou dans le milieu du travail et que le paysage professionnel était encore moins peuplé d’interprètes diplômés qu’aujourd’hui. Ainsi, ces associations se sont vues recruter des personnes sur le seul critère d’une pratique de la LSF. Cela a posé quelques problèmes d’ordre éthique et déontologique qui suscitent encore suspicion et autres conflits. Ce terme appartient donc, en quelque sorte, à un contexte précis au travers duquel je ne me reconnais pas. La deuxième raison est que certes mon quotidien m’amène à me retrouver dans des situations d’interprétation mais mon parcours professionnel et mes expériences ont petit à petit fait émerger une posture d’accompagnement spécifique qui n’est en rien celui d’un interprète. L’omniprésence de la question de l’interprétation, à la fois dans mon métier initial, mais aussi lors des séances, lorsque le patient me demande, par exemple, quelle est mon interprétation des actes dont il témoigne ou de ses rêves dont il me fait la narration, m’a tout de même amenée à m’arrêter sur cette question pour tenter de la penser un peu. En effet, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle d’interprétation ? Que fais-je lorsque j’interprète ? Que disons-nous lorsque nous parlons de bonne ou de mauvaise interprétation ? Comment se fait-il qu’un même mot soit utilisé pour évoquer l’interprétation d’un texte ou d’une interaction entre deux individus ne parlant pas la même langue, l’interprétation des rêves, l’interprétation d’un rôle au théâtre ou au cinéma ? Interpréter signifie dans le langage courant expliquer, rendre clair ce qui est obscur. Il s’agit de rendre accessible à la compréhension ce qui de prime abord ne semble pas l’être. Il est intéressant de remarquer que cette compréhension prend alors valeur de vérité. Il serait donc question de mettre en lumière ce qui est caché. Mais comment puis-je savoir ce qui est caché puisque par définition il s’agit de ce qui ne se montre pas et donc qui ne m’est pas accessible. Sur quoi puis je m’appuyer pour clarifier l’obscur ? Dans ma pratique professionnelle, je suis au plus près de ce qui apparait, de ce qui se montre, c’est à partir de là que je suis en mesure de rendre audible et compréhensible, un ensemble de gestes

signifiants et inversement de donner du sens à des mouvements corporels et faciaux. Ce qui est transmis par ma voix ou par mes mains c’est la force d’une parole parlante qui s’incarne dans des mots mais également dans une atmosphère. La parole est ici à entendre non pas comme une capacité mentale d’un sujet mais à la manière d’une manifestation d’être. Bien que deux discours puissent sembler similaires de par leur contexte ou leur contenu, (comme par exemple lors des rituels d’accueil à l’école maternelle) ils prennent une couleur radicalement différente suivant celui qui en a la charge. L’interprétation me semble être la façon dont j’ai toujours déjà compris ce qui est là c’est-à-dire la façon dont je suis prise avec ce qui se montre. Ce qui s’ensuit dans l’agir c’est une illustration, une mise en mouvement, en actes de ma compréhension. De cela, il me semble ne jamais pouvoir me défaire. Elle serait en quelque sorte la manière dont je suis toujours affectée et qu’il s’agit non pas d’expliquer mais d’expliciter.

Lorsque j’interprète je parle en « je » même si je suis consciente que je ne suis pas moi-même l’auteur du discours. Cette posture me semble essentielle à la mise en lien des deux personnes qui échangent ensemble. C’est en effet de cette façon que je restitue à chacun leur pouvoir être. Prenons pour exemple un rendez-vous chez le médecin. Au démarrage du rendez-vous, il y a le patient sourd, le médecin et moi-même chacun clarifiant pour les autres sa fonction. Puis l’entretien démarre et souvent lorsqu’il s’agit d’une première fois, il y un temps de flottement, une sorte de recherche d’ajustement. C’est ici, que l’on peut observer le médecin se tourner vers moi pour m’expliquer la pathologie du patient comme si j’étais ce dernier. Il arrive aussi que dans cet instant la personne sourde regarde uniquement le médecin s’efforçant de lire sur ses lèvres et/ou d’oraliser avant de se tourner vers l’interprète pour tenter de raccrocher aux explications. Je peux également, pour ma part, chercher ma place au regard des deux réactions précédemment évoquées. Il y a là tout un moment qu’il s’agit d’accepter et de traverser pour qu’enfin chacun trouve la manière de se comporter dans ce contexte de nouveauté. Il me faut alors tenir cette place qui est la mienne et qui donne sens à chacun autant qu’à la situation. Autrement dit, il me faut être pleinement présente à la fois à ce qu’expriment ces deux personnes et à la manière dont je suis concernée par ce qui se passe là en présence. De là naîtra petit à petit une certaine fluidité où chacun pourra prendre place. Une configuration qui prend parfois le goût d’un travail d’équipe ! A l’issu de l’entretien, chacun repart à son quotidien en ayant appris un peu plus sur les possibilités d’éprouver cette triade. Si j’en reviens ici à l’accompagnement thérapeutique, nous pouvons aborder l’interprétation de deux façons différentes, celle d’expliquer les causes et effets de manifestations symptomatiques ou celle de se tenir ouvert à ce qui se donne à voir et à quoi je donne sens. Dans la première approche, il y a un présupposé, qui serait que certaines formes de manifestations correspondent à un état précis de l’être humain, qu’elles le déterminent aujourd’hui à la lumière de ce qu’il a vécu hier et que cette détermination s’inscrira de la même manière demain. Il y aurait une pensée selon laquelle l’homme se développerait suivant une norme et qu’au regard de tel ou tel « accident » au cours de ce développement, il laisserait voir des symptômes qui révèleraient le dit « accident ». Cette lecture permettant d’anticiper sur ce que sera alors cet homme. La seconde approche quant à elle s’intéresserait davantage à ce qui vient à l’apparaitre d’instant en instant à l’occasion de deux humains qui ont charge d’être, ici, le patient et le thérapeute. Cette posture ne vise pas comme la précédente à expliquer c’est-à-dire rendre intelligible ce qui est obscur mais à expliciter c’est-à-dire « à chercher à s’ouvrir au phénomène tel qu’il se dévoile sans

cesse ». Il s’agit d’accompagner ce processus et de veiller à ne pas prendre son point de vue pour une vue totale car rien ne se révèle à notre vue entièrement. Ce qui est à la lumière n’est éclairé que par rapport à ce qui demeure dans l’ombre. Je découvre, en cheminant petit à petit avec la question de l’interprétation que ce que je mets en œuvre en situation d’interprétation avec les Sourds fait écho à ce, avec quoi je chemine dans ma posture thérapeutique. Une quête vers ce qui, pour moi, permet l’authenticité de la relation thérapeutique. En ce sens, il n’y a pas lieu de chercher à rendre clair ce qui est obscur, à chercher ce qui est caché puisque ça se montre d’emblée ainsi. Il s’agit d’en accueillir la vérité.

CONCLUSION

L’accompagnement des Sourds soulève bien souvent de longs débats qui parfois prennent la couleur d’échanges passionnels desservant trop souvent la réflexion et le travail partenarial. C’est comme si cette question ne pouvait se sortir d’une pensée dualiste, entendant ou sourd, Langue signée ou oraliste, LSF ou LPC, institution spécialisée ou milieu ordinaire, interprète ou interface… la liste peut- être longue. Comment comprendre cette situation alors que les évolutions législatives pouvaient laisser entendre des jours meilleurs ? La langue des signes n’a-t-elle pas été reconnue comme langue à part entière ? Les parents n’ont-ils pas désormais le choix de telle ou telle orientation éducative pour leur enfant sourd ? La langue des signes n’est-elle pas introduite à l’école, notamment comme option au Baccalauréat ? N’y a-t-il pas d’enseignant de et en LSF dans certains établissements scolaires ? La prestation de compensation du handicap « forfait surdité » n’est-elle pas versée mensuellement pour permettre aux Sourds de rémunérer les interprètes dont-ils ont besoins ? Les services d’urgences n’ont-ils pas pensés et mis en place des adaptations à destination de ce public ? Les Sourds n’ont-ils pas désormais accès aux communications téléphoniques via des plateformes d’interprétation à distance ? … Bref une série d’aménagements profitables aux Sourds et aux entendants en vue d’améliorer un quotidien. Pourtant, persiste une situation clivée qui entretient méfiances, suspicions, incompréhension et souffrance.

André Meynard écrivait en 2008 « Surdité, l’urgence d’un autre regard », où s’adressant à une amie, il proposait un parcours et une analyse des préjugés existant à l’encontre des Sourds. Force est de constater que peu de choses ont véritablement changé à ce jour. Il semblerait même que du point de vue de l’éducation précoce des enfants sourds, nous sommes actuellement sur un chemin menant vers une dénégation de ce pourquoi tant de générations de sourds et d’entendants se sont battues, à savoir la reconnaissance d’une culture et d’une identité Sourde. Il ne s’agit pas d’une revendication militante qui chercherait à accentuer une différence mais bien une marche vers la possibilité de chacun à accepter ce qui est là et n’a plus lieu d’être prouvé, à savoir une manière en propre d’être- au-monde. L’accepter, cela veut dire accueillir ce qui se montre à l’occasion de ma rencontre avec l’autre. Cette autre déjà situé et par rapport auquel je me situe d’instant en instant.

Je me situe en ce que je porte une parole, en ce que j’ai la parole. Non pas comme quelque chose qui serait la propriété de certains et pas d’autres mais comme un phénomène qui m’arrive en ma qualité d’être humain et par lequelle je me donne à voir, signifiant ainsi le monde et moi-même simultanément. L’expérience de la surdité a ceci de phénoménale qu’elle peut nous rendre sourd à autrui, nous qui nous targuons de si bien entendre. Elle est en cela un vacarme silencieux dont il s’agit d’apprendre à écouter le singulier mouvement.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé| www.8iemeclimat.net|