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Conférence à Serres 11190 "un monde sans fous"

Vendredi 16 mai 2014 à 20h30. Entrée libre.


Café culturel, 11190 Serres (près de Couiza) 1 route d’Arques 11190 SERRES - 04 68 74 38 05 - contact@laclaranda.eu www.laclaranda.eu

Vendredi 16 mai 2014 - 20h30 UN MONDE SANS FOUS

Conférence-débat

UN MONDE SANS FOUS : Quelle place notre société réserve-t-elle aujourd’hui à la maladie mentale ? Aujourd’hui la folie déborde dans la rue et dans la prison. Les hôpitaux psychiatriques, confrontés à une crise de moyens et de valeurs, peinent à prendre en charge les malades au long cours. Parallèlement, une nouvelle politique de santé mentale se prépare en Europe et nous concerne tous. Demain, on ne parlera plus de folie, mais de troubles cérébraux, plus de malaise dans la société mais de comportements à rééduquer.

Un monde sans fous ? Mais alors, que deviendront-ils ?

Projection du film « Un monde sans fous » 2009 de Philippe Borel, 66 mn, suivie d’un débat pour prendre la mesure de la manière dont on pense le soin aujourd’hui, les questions éthiques que cela nous pose et la manière dont cela témoigne d’une façon de regarder l’homme au sein de la société libérale et technicienne dans laquelle nous existons. Débat animé par Edith Blanquet, psychologue clinicienne, psychothérapeute, formatrice, responsable de EGTP école de formation de Gestalt-thérapeute. Travaux et publications accessibles sur le site www.phenomenologie-gestalt.fr entrée libre

Débat suite au film « Un monde sans fous » Axes de réflexion par Edith Blanquet ; mai 2014. Café citoyen « La Claranda » Serres 11

Nous vivons dans un monde c’est-à-dire non pas un contenant mais un réseau de relations, des manières d’être ensemble et de se comporter. Le monde c’est alors la façon dont nous parlons, la façon dont nous comprenons, la façon dont nous donnons signification à tout ce qui nous entoure et d’où nous vient notre propre signification provisoire, sans cesse remaniée.

Aujourd’hui nous parlons de « condition postmoderne », de « société liquide », de monde technique...On dit que la société actuelle a perdu le sens des valeurs... Certes Le Zarathoustra de Nietzsche annonçait la mort de Dieu et l’avènement des idoles. Nous ne sommes plus sur terre pour réaliser une destinée, en vue d’un paradis dans l’autre monde...La mort de Dieu c’est la fin des transcendances, du mystère devant lequel nous nous tenons humblement...C’est l’avènement du sujet- humain qui est au fondement de tout, qui doit mettre en œuvre les conditions de son bonheur sur terre et maintenant et le plus vite possible, le règne des idolâtries et la prolifération des points de vue...L’opinion est souveraine et nous avons même des outils pour la quantifier...La technique nous à libérés de l’aliénation au travail ... Mais voilà ! il semble que les machines que nous avons fabriquées pour nous rendre la vie plus douce, il semble que les machines nous contraignent et nous assujettissent ...Trop coûteux de les stopper alors aux hommes de s’organiser pour œuvrer à leur rythme...Notre nouvelle idole : le CAC 40.

De même, l’important c’est « ce que je gagne à faire cela », c’est « ce que dit Télérama du film », c’est « que j’ai fait le désert du Sinaï cet été », « qu’on fait comme cela parce que c’est comme ça et c’est pas moi qui en suis responsable »...

Je pourrai poursuivre longtemps sur ces slogans dont mon préféré est celui de l’Oréal : « parce que je le vaut bien »...avènement d’une société de droit amalgamé à la toute-puissance des désirs. Toutes ces évidences, tous ces jeux de mots témoignent d’une manière de penser l’homme, de penser le monde. Il s’agit de nous pencher sur ces valeurs, de nous donner un temps pour tenter d’ouvrir une pensée, pour ralentir et comprendre dans quelle spirales nous sommes entraînés.

Pour ouvrir le débat, quelques axes :

●Notre nouvelle religion c’est la mondialisation, la loi du marché...le monde du spectacle. Nous ne sommes plus dirigés par une manière d’habiter le monde mais par la loi du marché, les principes de l’économie dite « mondiale ». La pensée humaine est devenue traitement statistique et sondages d’opinions. L’essentiel est ce qui fait de l’audimat et qui donc signe le vrai comme ce qui marche et recueille l’attention du plus grand nombre.

●Le rythme de notre époque est celui de l’accélération : il s’agit de ne pas perdre son temps, de rentabiliser au maximum car plus je stocke plus je suis intéressant et valeureux. Le plus vite possible, je me dois de savoir ce qu’il se passe partout et à tout instant. Je suis connecté en permanence à une chaîne d’information « en temps réel », je dispose d’un téléphone portable et d’un mur sur face book, le nombre de mes amis face book est époustouflant, je suis « dans le moove », je suis « cool » et j’ai une opinion sur tout ce qu’il faut connaître, un prêt-à-penser qui rivalise avec mon armoire de prêt-à-porter au top des marques en vue...Je suis assuré sur la vie et même je peux casser trois fois mon nouvel i pad et être remboursé tout cela pour dix euros par mois ! Je « gère » mes émotions et mon « capital santé » ; je prends un antidépresseur et mon humeur est toujours au top ; j’ai les dents bien blanches et ma carte pour les séances de rayons solaires est toujours à portée de ma main...Evidemment mon prochain rendez-vous sera pour mon chirurgien esthétique car après m’être offert des seins généreux et m’être fait rectifier le nombril, j’envisage de me faire remodeler l’ovale du visage et puis ensuite, en guise de cadeau de Noel je pense terminer par un anneau gastrique comme cela fini les kilos superflus ! Mon secret ? Un coach merveilleux pour bien « gérer » ma vie.

● Ce film « Un monde sans fous » a été produit dans la mouvance de Stephane Hessel, du « collectif des 39 contre la nuit sécuritaire ». Il nous invite à penser les valeurs que porte notre société actuelle : souvent nous entendons que les valeurs sont en perdition. Peut-être que les valeurs qui avaient cours jusqus-là sont mises à mal ? Peut-être que nous sommes invités à entendre quelles valeurs, c’est-à-dire quelle manière d’avoir compris ce que veut dire être humain, ont « changé » et que nous ne nous donnons plus le temps de nous arrêter pour les approcher ?

On parle aujourd’hui de « société liquide » qui signifie que rien n’est stable et solide. En effet c’est bien la « morale » qui est en abîme. Une morale qui n’est pas réductible à un certain nombre de préceptes mais qui nous oblige à méditer la présence humaine, un ensemble de questions auxquelles nous sommes conviés bien plus que nous n’en sommes les maitres. La morale doit s’entendre comme une invitation à méditer ce que cela veut dire « vivre ensemble », la façon dont cela nous oblige à prendre égard ; la façon dont nous devons préserver des possibilités pour être et demeurer humains. L’idée c’est que nous les humains nous sommes des êtres de parole : la parole cela nous concerne et nous engage les uns auprès des autres. La parole c’est le milieu dans lequel nous évoluons : notre habitation est langagière. Cela veut dire que c’est la manière dont nous prenons soin de la parole qui préserve la possibilité d’un monde proprement humain, un monde qui prend en compte la sensibilité : que nous ne sommes pas des objets, que nous sommes au monde c’est-à-dire que nous avons à nous donner sens : nous habitons un monde ouvert pour des significations tant de nous-même que de ce auprès de quoi nous sommes en rapport. Bien plus que des individus, nous sommes toujours en rapport. Tout nous parle et nous concerne de manière essentielle. Pas seulement vivants, nous existons...

●Que veut dire la parole ? Cela signifie que nous ne sommes pas prédestinés (nous ne sommes plus compris comme créatures vouées à un monde terrestre et à un créateur devant qui nous aurons à répondre de nos actes au moment du jugement dernier). Le mystère de la vie humaine est aujourd’hui oublié au profit de la volonté de maîtriser tout ce qui est : d’en rendre compte, de s’en assurer (une manière tout de même de devoir composer avec notre humanité : l’angoisse cela ne nous laisse pas en paix). L’humain compris comme subjectivité c’est-à-dire garant de tout ce qui est, maître et possesseur du monde, a en quelque sorte pris la place des dieux : le paradis nous devons nous l’octroyer sur terre et nous voulons le bonheur maintenant car celui-ci est devenu un droit. Le maître mot c’est le vécu et au nom de celui-ci tout est permis du moment que cela me procure un bonheur immédiat et à moindre cout. Etre heureux c’est alors avoir plus, posséder, revendiquer le droit : droit à la jeunesse éternelle, droit à la procréation et au nombre de jours de soleil requis. La souffrance, l’angoisse sont devenues des aberrations à combattre. La pathologie ou la folie, ce ne sont pas des mots acceptables et ainsi nous parlons de « santé mentale » et ce qui nous laisse transi de question est compris comme trouble à maîtriser, dysfonctionnement qui génère des couts financiers. Les mots chagrin, tristesse, ne sont plus correct : nous parlons de dépression et pour cela il est un remède : l’anti-dépresseur. Les émotions cela se gère tout comme on gère un stock de marchandises et la santé est « un capital » que nous gérons également, la procréation est un « droit » et non plus une possibilité du vivant qui nous est éventuellement donnée.

●Le langage est devenu un outil de communication : un ensemble de techniques qui permettent aux hommes de communiquer entre eux d’un bout à l’autre de la planète et en temps réel. Etre informé, cela veut dire que nous devons savoir combien de morts lors des dernières émeutes ? Quel est le film qu’il faut avoir vu et ce qu’il convient d’en penser ? L’information ne consiste plus à nous donner des axes pour nous faire une idée mais à jeter des opinions déjà ficelées : un pré-pensé que nous répétons comme un slogan. Nous sommes pressés et le temps se gagne. De plus, ce qui n’est pas justifié par le calcul numérique est douteux : la poésie, la mystique, tout cela est disqualifié : le vrai, c’est que qui est assuré et déterminé en ses causes et conséquences.

●La technique est notre nouvelle idole et avec elle une manière de penser qui s’appelle la raison : ratio, calculer, rendre compte, mettre en pleine lumière, savoir au sens de calculer. Tous les discours qui ne sont pas fondés en raison sont considérés comme douteux : exit une pensée qui ouvre et prend soin de questionner, une pensée qui tient compte de la polysémie du langage, du mystère que toute parole parlante préserve : nous voulons des faits objectifs ; mesurables, quantifiables. Exit une pensée méditante.

● Dans le domaine plus particulier de la psychiatrie : nous avons évolué de la pensée de la folie comme aliénation unique, à celle des pathologies mentales (19eme). Puis est survenu le DSM et là nous sommes passés à la notion de troubles mentaux, puis de troubles de la santé et aujourd’hui le DSM V énonce plus de 400 troubles ! Le film évoque cela : manpower qui propose de gérer aussi la santé de salariés... La mutation de nos sociétés de parole (garante de la possibilité d’un récit qui nous parle de notre humanité, un récit avec toute son épaisseur sensible que le numérique ne peut pas prendre en compte) en société de l’information à engendré une nouvelle manière de penser l’anthropologie, de définir l’être humain, de signifier ce que veut dire la folie, de signifier ses angoisses et ses malaises et les manières de les prendre en soin. Ce choix est le produit d’une époque, d’une société et de ses rapports de force. Il tend à privilégier un aspect de la réalité la plus propice à servir socialement l’économie matérielle et symbolique de cette société.

De tout temps, la folie a été liée à la politique : c’est à travers la manière de penser la folie que se sont montrés les choix en matière d’anthropologie et en matière de contrôle de la société (voir Foucault Michel « Surveiller et punir »). Actuellement il ne s’agit plus d’interdire des programmes de recherches qui sont gênants pour le pouvoir mais de les contraindre à exprimer leurs recherches uniquement dans le langage de l’idéologie dominante c’est-à-dire dans les formes normalisées et standardisées du système technicien. Ce qui est là jumelé c’est la technique et la rationalité pratico-formelle marchande qui promeut pour seul critère de vérité l’efficacité opératoire et procédurale. Grosso modo la démarche est celle de la résolution des problèmes : il n’y a plus de question d’existence mais des problèmes pratiques et des solutions efficaces. Le vrai n’est rien d’autre que ce qui marche et se vend. La plupart des réformes actuelles tendent à transformer la psychiatrie en santé mentale c’est-à-dire une nouvelle forme d’hygiène dans un corps social constitué de « molécules » plus ou moins « saines », potentiellement susceptibles de « troubles » et de « risques » de dégénérescence et de contamination des autres composantes de la collectivité. Il ne s’agit plus de guérir et d’accompagner les souffrances psychiques et sociales de patients ( du grec pathein, celui qui endure et témoigne de notre vulnérabilité, de notr sensibilité) mais de repérer les populations à risque, d’établir les indicateurs nous permettant d’inférer quels sont ceux susceptibles de développer des troubles. Ici les troubles concernés sont des troubles de l’ordre public et économique. Ainsi les populations ou individus à risques, repérés par nos outils d’évaluation, devront être surveillés, accompagnés et il s’agira de les réintégrer socialement et de les dépister « avant même que le trouble ne se manifeste (dans le film il est question d’un dépistage au sein de l’école : test « Dominique »). Au préalable, ils seront « médicalisés » car en effet la « science » neuropsychiatrique considère ces troubles comme des dysfonctionnements neuro-cognitifs produits par des vulnérabilités génétiques, activées par le « stress pathogène » et conduisant à des « désordres » émotionnels et sociaux.

C’est à partir de cette philosophie implicite de notre époque que se trouve fabriqué l’ensemble des rapports et des textes qui conditionnent les pratiques et les recherches du champ psychopathologique. Pour exemple : le conseil de l’union européenne vient de rendre son rapport sur « le pacte européen pour la santé mentale et le bien-être » juillet 2011. S’y trouvent rappelés des principes humanistes honorables : la lutte contre la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion des personnes atteintes de « troubles mentaux » jusqu’à la nécessité de faire de la « santé mentale et du bien-être au travail » une priorité. Néanmoins les conclusions semblent méconnaître la spécificité de la souffrance psychique en choisissant parmi les modèles qui ont cours en psychiatrie et en psychopathologie ceux qui tentent de rendre compte de la folie, de l’angoisse ou de la dépression à partir du point de vue du « handicap social » ou du point de vue d’une hygiène publique du corps social. Ce qui est évacué ce sont toutes les pensées de la souffrance humaine comprise comme une forme langagière et dont la psychanalyse est un représentant. Ce qui n’apparaît pas c’est combien la souffrance humaine est une manière d’entretenir la question de ce que veut dire exister ? De même par exemple, la dépression est comprise comme un mode déficient et non plus comme une capacité bien humaine qui ouvre la question de ce qui fait valeur et de la façon dont nous sommes êtres de relation.

Désormais l’approche des symptômes psychiatriques comprise comme une histoire singulière et ouvrant la question de la signification de l’humain est récusée au profit d’une conception strictement déficitaire promue par la nouvelle « santé mentale ». Ainsi un trouble mental est un ensemble de dysfonctionnements neurocognitifs, favorisés par des vulnérabilités génétiques et relevant de traitement chimique couplé à des plans de réhabilitation sociale ( dans le film il s’agit de « recharger ses capacités de concentration »). Ainsi le psychisme est peu à peu devenu le cerveau, et même les émotions se veulent expliquées par un dérèglement des neurotransmetteurs. La souffrance ne résulterait pas de questions que se pose un humain dans sa manière de faire histoire, de donner du sens à sa vie, manière qui comporte obligatoirement des moments d’angoisse et une dimension irréductible de mystère. Aujourd’hui les troubles mentaux n’atteignent que des populations dites « vulnérables ». Ainsi il convient de le dépister le plus précocement possible afin d’en éradiquer au plus vite les signes.

Notre culture s’éloigne toujours plus d’une conception sensible de l’humain au profit d’un modèle technique, instrumental et économique. Soigner la folie ce n’est plus s’adresser à un être humain et tenter de comprendre ce qui fait histoire pour lui, lui permettre d’entretenir et de trouver réponse provisoire à la question de l’existence. Le soin psychique est devenu une simple gestion des risques fondée sur l’épidémiologie des populations, leurs profils différentiels, leurs vulnérabilités sociales et génétiques, leurs dysfonctionnements neurocognitifs. Un changement s’est opéré progressivement dans la manière de concevoir les souffrances humaines et leur prise en charge par le dispositif de psychiatrie et de soins psychiques. Ces changements se sont montrés dans le langage : le discours est devenu celui des gestionnaires, peu à peu une nouvelle langue technique, instrumentale, économique, médicale a vu le jour. Les conclusions du conseil de l’union européenne sur la santé mentale et le bien-être témoignent de cela. Dans ses recommandations d’allure progressiste s’opère un véritable choix, une sélection idéologique des savoirs et des pratiques parmi ce que proposent les différents modèles concurrentiels de la psychopathologie. Nos techniciens savants nous proposent une multitude d’échelles et autres tests disponibles dans les magasins en libre-service du savoir et des experts et nous avons choisi ceux qui paraissent le plus correspondre aux valeurs valeurs culturelles c’est-à-dire politiques du moment.

Ce texte officiel et à vocation européenne se donne pour projet : d’encourager, lorsque c’est possible et opportun, des modèles de traitement et de soins fondés sur l’intégration sociale et les services de proximité. L’important est une gestion sociale des risques et il n’est plus question d’accompagnement individualisé à visée psychothérapeutique. Le patient est désormais désigné comme « utilisateur des services de santé mentale ». La souffrance psychique devient un stigmate comme un autre, un handicap comme un autre qui justifie des mesures sociales. Ce qui est là méconnu c’est la spécificité du champ de la folie et des événements singuliers qui s’y produisent. Et ce faisant c’est la manière de penser l’homme qui est en profonde mutation. Enfin ce rapport invite à un dépistage « modernisé » c’est-à-dire fondé sur les nouvelles technologies : avoir recours aux possibilités des applications technologiques, y compris les services de santé en ligne, pour améliorer les systèmes et services de santé mentale, la prévention des troubles mentaux et la promotion du bien-être. Bref le paradigme économique et d’intégration sociale se trouve là au premier plan des mesures préconisées.` Ce choix traduit un changement dans les discours psychopathologiques : le nouveau discours et celui du paradigme médico-économique de la santé mentale qui accompagne la promotion de techniques essentiellement rééducatives. Il s’agit par exemple de renforcer la promotion de la santé mentale des enfants et des jeunes en encourageant les compétences parentales « positives » et les méthodes scolaires globales afin de réduire le « harcèlement » et d’accroître les compétences sociales et émotionnelles.

Il ne s’agit pas de mettre en doute la bonne volonté des personnes qui ont établi ce rapport ; l’hypothèse du grand complot est encore un mode de penser sécuritaire et qui nous évite de nous responsabiliser ! La question est celle de la profusion de rapports de mission et d’expertises qui foisonnent aujourd’hui dans notre société et qui sont compris d’évidence comme des vérités certaines, sans aucune prise en conscience des valeurs qui les sous-tendent. C’est ainsi la notion même de psychisme qui est mise à mal, celle de la spiritualité propre à l’humain qui se trouve réduite à une conception mécanique et biologique. C’est ainsi que l’on parle à nouveau de physiologie mentale, de phrénologie neuro-génétique et de techniques de rééducation gestionnaires des conduites (voir dans le film le passage de ce jeune schizophrène qui vient recharger ses capacités de concentration). La psychiatrie devient un organe de gestion sociale et de maintenance administrative des populations à risque dont le critère différentiel s’établit sur la base de critères neuro-génétique ; et ce, aux dépens du pathos et de la souffrance humaine ou sociale.

Globalement nous en sommes venus à traquer tous les dysfonctionnements : la dyslexie, la dysorthographie, la dyscalculie, la dysphorie, la dysthymie etc. le dys. a remplacé le malade. Nous ne nous préoccupons plus d’un homme souffrant, ni même plus d’une maladie, nous devons traiter des troubles... Cela signifie que la question du normal et du pathologique ne s’entend plus que dans une dimension statistique. La norme elle-même prend une direction prescriptive. Nous sommes loin des travaux de Georges Canguilhem ( voir « Le normal et le pathologique »). Pour lui, l’anomalie est un terme descriptif pour rendre compte d’un phénomène insolite, inaccoutumé, d’une variation individuelle. L’anomalie ne renvoie pas à l’absence de normes mais à une normativité propre au vivant. L’anomalie n’est pas anormale ou pathologique et nous voyons l’importance en psychiatrie de cette confusion actuelle entre l’anomalie, la normalité et l’illégalité. De nos jours, elle est devenue une différence normative suspecte à dépister et à contrôler en permanence. Cette confusion épistémologique entre l’anomalie et le pathologique permet de promouvoir la dangerosité en psychiatrie et légitime la prolifération des systèmes sécuritaires de surveillance, surveillance des populations susceptibles de développer des contres conduites. Ainsi on ne parle plus en psychiatrie de maladies ou de positions subjectives mais de « facteurs de risque ». Nous assistons à l’extension et la prolifération des échelles d’évaluation et de diagnostic dans ce domaine et celle-ci est contemporaine au passage du concept de psychiatrie à celui de santé mentale. Avec ce changement, la psychiatrie est recentrée sur la notion de risque et de troubles du comportement. C’est ainsi que prolifèrent en psychopathologie les validations françaises d’échelle d’évaluation standardisée et de diagnostic anglo-saxonne.

Dans la pratique, lorsqu’elles sont utilisées, elles transforment le clinicien en un expert-codeur permettant à la fois traçabilité et idéologie prédictive des comportements plus que compréhension psychopathologique du patient et de sa manière d’exister. L’alliance des exigences du juridique et des contraintes de l’économique a grandement favorisé ce changement de paradigme en psychiatrie depuis une trentaine d’années. L’esprit du DSM témoigne de cela c’est ainsi que nous nous trouvons devant une emprise de la rationalité formelle et pratique : on ne s’occupe plus du sens et de l’histoire des symptômes mais on se centre sur ce qui marche formellement et de manière pratique et instrumentale. Cela sans considération des personnes, de manière anonyme, quantifiée si possible et dans le court terme des résultats immédiats. Il s’agit surtout de ne pas chercher à comprendre mais de se contenter de suivre le mode d’emploi pour obtenir un consensus à propos du diagnostic, permettant d’entreprendre un traitement chimique ou rééducatif conforme à l’avis majoritaire des experts, que cela corresponde ou pas à la réalité du cas et de son potentiel d’inconnu. La nouvelle manière de poser le diagnostic et d’entreprendre le traitement en santé mentale est bien une psychiatrie de masse. Lorsque nous lisons un index alphabétique des « évaluations cliniques standardisées en psychiatrie » nous observons cela : les thématiques sont variés, des classiques sites échelles d’anxiété de dépression, en passant par l’évaluation de l’adaptation sociale, de l’autonomie, de la peur, du dysfonctionnement social, de l’autoévaluation de l’humeur, des difficultés de la vie quotidienne, et même une grille pour les antécédents psychiatriques. Cela va jusqu’à l’inventaire des événements de vie ou de place psychique. Le point commun de toutes ces grilles d’évaluation standardisée en psychiatrie, malgré leur diversité qui leur confère une allure de bazar, c’est qu’elles tendent toutes à réduire la parole du patient et celle du clinicien à un pur échange d’informations techniques que l’expert aura codifié afin d’en proposer le diagnostic et évaluer l’effet du traitement. Une telle prolifération conduit le clinicien à un état de quasi sidération mentale dont la fonction première semble être justement l’interdiction de penser ! Même pour les critiquer et déconstruire il devient difficile de penser, pris que nous sommes dans le filet de grilles d’évaluations standardisées en psychiatrie et dans une manière de penser qui ne sait plus ce que questionner veut dire. Qu’en est-il derrière ces grilles de santé mentale du sujet, du sujet malade comme du sujet soignant ?

C’est ainsi tout un système technicien qui s’est emparé de la psychiatrie – et malheureusement bien au-delà !- dont le savoir et les pratiques dérivent toujours plus dans le sens de l’instrumentalisation et aux dépens de la clinique ( clinicien : celui qi se penche au chevet du malade). Ce traitement de la parole est le symptôme même de la crise du récit qui témoigne de la « post-modernité ». Cette crise du savoir narratif au profit du savoir dit scientifique s’exprime ici dans le symptôme de ces grilles de diagnostic et d’évaluation psychiatrique. Si ce type de savoir technologique et informatique a pu s’installer en psychiatrie aux dépens des récits cliniques et autres histoires de cas ce n’est pas qu’il serait plus juste mais seulement que le rapport au savoir a changé dans nos sociétés et que l’hégémonie de l’informatique à imposé une certaine logique, celle de la commensurabilité et de l’interactivité. Toutes ces grilles contiennent un impensé moral et politique et se réfèrent à la norme pour que les réponses qu’elles prétendent coter comme informations soient significatives par leur contenu ou par le comportement de choix qu’elles impliquent. À ce propos, le film que nous venons de voir en est une illustration magistrale : nous avons vu ce moment d’évaluation clinique au sein de CMP et, plus troublant encore, cette femme satisfaite d’être enfin « bien réglée » suite à la pose d’un pacemaker cérébral... Pour approfondir extraits de « Apprendre à philosopher avec Heidegger » : (Actuellement, Heidegger est à nouveau sur le devant de la scène, comme régulièrement. 3philosphie magasine » vient même de faire paraître une photo de ce philosophe parsemée de petits points qui, grossissants peu à peu, deviennent croix gammées... cette procédure témoigne de ce que une société « du spectacle » signifie...pour ceux qui veulent approfondir ce sujet : www.parolesdesjours.free.fr)

●L’époque de l’homme moderne : science et technique. Heidegger pense la manière dont l’être s’est dispensé et a été compris depuis ce qu’il appelle le commencement grec jusqu’à notre époque qu’il qualifiera comme celle des temps modernes. Selon les façons dont l’être a été reçu, il en est résulté une manière de concevoir tout ce qui est, autrement dit l’étantité. Chaque époque de dispensation de l’être a donc son idée, son image de ce que doit être le monde et se préoccupe de cela. Comprendre notre époque comme celle de l’avènement de l’homme moderne avec une façon particulière de définir ce qui est –qui fonde nos manières de nous comporter-, nous permet de comprendre le mouvement de la phénoménologie qui prône le retour à la chose même. Il s’agit pour la phénoménologie de nous convier à revenir à une entente de l’étant comme phénomène que nous distinguons de celle de l’étant compris comme objet représenté dans l’intériorité d’une conscience. Au fil de ces époques c’est la manière de penser l’étant, c’est-à-dire aussi bien la manière de penser l’homme que tout ce qui l’entoure, qui va prendre sens et signification différente. Cela veut dire que la manière de concevoir la vérité et la réalité – autre manière de dire l’étant- va évoluer et prendre une définition nouvelle. Nous allons nous consacrer à explorer ce que signifie l’époque des temps modernes dans la mesure où elle parle de notre époque et où, à partir de la méditation qu’initie Heidegger, nous pouvons entendre de manière essentielle les questions que pose notre société occidentale. Ces questions sont notamment celle de l’éthique et celle, très médiatisée bien que non pensée en son fondement, de notre rapport utilitaire à la nature qui illustre bien l’arraisonnement technicien que Heidegger a mis en mots.

Les temps modernes :

Chaque époque repose sur un principe à partir duquel les humains ont défini ce qui est vrai c’est à dire tout ce qui est : à la fois les étants qu’ils côtoient et aussi eux-mêmes. Ce principe nous devons le dégager à partir des phénomènes essentiels qui caractérisent cette époque. L’époque moderne comporte cinq phénomènes essentiels : la science, le développement de la technique, le devenir objet de l’oeuvre d’art pensée comme expression du vécu humain et avec cela le développement de l’histoire de l’art, le développement d’une politique culturelle qui vise la réalisation des valeurs humaines et enfin la disparition des dieux qui laisse place à une interprétation psychologique et historique de tous les mythes.1 Ces phénomènes 1 Voir pour plus de développement L’époque des « conceptions du monde », dans Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard collection tel N°100, 1962, pages 99-146  témoignent d’une façon de voir et de penser tout ce qui est et qui en fait une époque. Nous allons le détailler en ce qui concerne la science :

La science : Aujourd’hui le mot « science » n’a pas le sens qu’il avait au moyen âge où il signifiait la doctrine. Il n’était pas question alors de science dite « exacte ». Ainsi nous avons une autre façon de voir et d’expliquer les phénomènes naturels. La science se définit par la recherche qui vise à investiguer tout ce qui est dans la nature. Pour mettre en œuvre une recherche, il faut déjà avoir prédéterminé son domaine et donc s’appuyer sur un donné que nous distinguons. Science rime avec spécialisation : le domaine des sciences physiques n’est pas le même que celui de la psychologie. Cela veut dire que la science s’appuie sur un projet et, qui dit projet dit un plan préétabli, une manière de voir qui semble tellement évidente qu’elle passe inaperçue. Ainsi, il est évident pour nous que le monde se découpe en différents domaines bien circonscrits : les sciences humaines et les sciences physiques par exemple et, à l’intérieur de chacune, divers sous-domaines. C’est pour cela que Heidegger va dire que l’investigation des sciences est une reconnaissance investigatrice : elle reconnaît ce qu’elle à préalablement planifié. Pour nous, il est évident aussi que la science se réfère au quantifiable, aux mathématiques. Or : « ta mathemata signifie pour les Grec ce que l’homme connaît déjà d’avance lorsqu’il considère l’étant et lorsqu’il entre en relation avec les choses : des corps, ce qui fait d’eux des corps ; des plantes, ce qui en fait des plantes ; des animaux, ce qui en fait des animaux ; des hommes - l’humanité. »2 Lorsque je vois une fleur, je la reconnais comme telle, je ne la découvre pas ex nihilo (rappelons-nous que le Dasein est toujours déjà auprès d’un monde qu’il a découvert et compris d’une certaine façon et que, depuis que l’homme existe, il y a eu diverses manières de comprendre ce qui est en fonction de la manière dont la question de l’être a été regardée). Les mathématiques grecques avaient donc un sens plus étendu que celui que nous leur donnons aujourd’hui. Ainsi les nombres sont ce qui nous est le plus connu d’avance et ce, à tel point, que nous en sommes venus à réduire les mathématiques aux nombres et à oublier que le calcul s’appuie bien sur quelque chose d’autre qui se montre. La méthode de la recherche c’est d’affirmer et de confirmer des lois, des règles abstraites et générales qui visent à décrire des faits objectifs en acceptant un seuil de variabilité au sein de cette fixité que les lois déterminent. Ces lois sont des formules de calcul que l’expérience scientifique vise à confirmer. L’expérimentation permet de rendre ce qui est investigué conforme au calcul : stable, durable et donc prévisible. Par exemple, on mesure le coefficient intellectuel de n’importe quel sujet humain au même titre que l’on mesure le dénivelé de n’importe quel terrain. Un terrain est un terrain avec des propriétés générales, il n’est pas ici question de paysage mais bien plutôt de courbes de terrain mathématiques. Ce qui fait la rigueur d’une expérimentation et son objectivité scientifique, c’est son exactitude mesurable. Heidegger nous convie à une question importante : il ne s’agit pas de rejeter la science mais bien d’en penser la portée et les limites. Ainsi lorsque nous explorons la nature sur la base du calcul, ce n’est pas notre exploration qui est exacte parce que notre calcul est juste mais c’est parce que nous avons pré-établi que ce qui est objectif doit être calculable que l’expérimentation est soumise au calcul. Notre époque a largement développé cette liaison exact-calculable-vrai au point que la science est devenue la seule référence en matière de 2 L’époque des « conceptions du monde », dans Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard collection tel N°100, 1962, page 103.

9 vérité objective. Elle est d’évidence plus vraie que tout autre mode de penser qui peut être qualifié couramment de métaphysique au sens d’une divagation d’un esprit. Quant on en appelle au calcul « c’est prouvé et ça ne se discute pas ». L’homme scientifique moderne n’est plus le savant compris comme l’érudit d’une autre époque. Le savant moderne est le chercheur, celui qui est engagé dans un programme de recherche. Ce qui a la primeur ici, c’est le programme qui demande l’efficace du chercheur et non plus l’érudition du savant. Quelle conception de l’étant est ici à l’œuvre ? L’étant doit être objet de représentation. Parler de représentation, cela veut dire avoir dans l’immanence d’une conscience une représentation de ce qui se présente à nous, et qui nous est extérieur. C’est ainsi que la chose comprise comme ce qui se donne à voir avec sa dimension de mystère doit devenir un objet clairement établi : ce qu’un sujet s’objecte, pose devant lui qui en est le subjectum c’est-à-dire le fondement. L’étant en tant qu’objet (ob-jet : jeté devant un su-jet) doit correspondre à certains critères : tout ce qui est a une étendue mesurable, une teneur constante. Pour connaître un objet, cet objet doit se tenir selon certaines règles : on doit pouvoir le calculer d’avance, prévoir son processus futur et on doit aussi pouvoir le vérifier quant il est passé. Connaître, c’est expliquer comment c’est constitué et comment ça fonctionne : déterminer des causes et des effets. Connaître, c’est établir une certitude générale de tout ce qui est et, à notre époque, même la marge d’erreur est prévisible : nous sommes sous le règne de la statistique ; le règne du plus général. C’est ainsi que la nature et l’histoire deviennent pour la recherche scientifique objets de représentations pour une explication générale et modélisée. Il s’agit pour le chercheur d’être sûr et certain, autrement dit conforme à la représentation pré-établie. C’est pour cela que l’étant devient objet de raison plus que chose se manifestant d’elle-même ou créature divine. Tout ce qui n’est pas objectivé est compris comme spéculation voire élucubration. Et qu’en est-il de la vérité ? Elle est conçue comme l’exactitude de ce qui est représenté, c’est-à-dire ce qui est conçu par la raison d’un sujet humain : aedequatio intellectus et res. Celle-ci s’entend comme la certitude de la représentation. Il s’agit de concevoir une idée claire et précise, sûre de ce qui est. Notre époque n’est pas l’époque médiévale où la vérité se tenait dans la foi et la compréhension des textes sacrés. Encore une fois, il n’est pas question chez Heidegger de déprécier la modernité mais d’en penser les fondements : trop souvent des commentateurs de son œuvre se sont mépris à ce sujet malgré la clarté de son propos. L’époque moderne est celle où il s’agit de rendre raison c’est-à-dire d’expliquer par le calcul mathématique tout ce qui est, de le mettre en pleine lumière c’est-à-dire en produire un modèle. La vérité c’est la pleine lumière de la raison ; aucune ombre ne doit persister. Rendre compte c’est raisonner, clarifier : avènement des lumières qui ne peuvent accepter tout ce qui résiste à la raison. Autrement dit : si je comprends c’est clair et si je ne comprends pas, c’est que ce n’est pas clair ; et donc je dois chercher à clarifier. Quant à l’homme, son essence change également : il devient sujet. Sujet traduit le mot grec hupokeimenon, ce qui est au fondement de quelque chose. La notion de représentation nous conduit à concevoir l’être humain comme sujet et comme raisonnable : l’homme devient subjectum c’est-à-dire fondement de tout ce qui est. Ce qui est, se décline alors à la mesure de sa raison. L’homme devient celui d’où tout prend sens et fondement : c’est l’homme qui décide de la vérité de tout étant. C’est lui qui fixe ce que quelque chose doit être pour être conforme à l’idée qu’il s’en fait et répondre à sa conception du monde. L’essence de la certitude nous la trouvons ainsi énoncée pour la première fois dans la pensée de Descartes : il va affirmer la certitude du « je pense » comme seule certitude vérifiable. Etre 10 humain c’est être un animal doué de raison, conscience –avec science, savoir-. C’est la conscience de l’ego qui détermine le mode d’être de tout étant comme ce se représente. Ainsi va s’ouvrir la possibilité de penser l’homme autrement que comme ens creatum, un étant créé par un autre que lui tel un Dieu omnipotent et infini. C’est ainsi que l’on pensait auparavant et cela témoignait déjà d’une manière de penser autre que celle de l’homme compris comme le mortel. A partir de là, l’homme peut chercher à dominer tout ce qui est en le connaissant, c’est-à-dire en en faisant un objet. Le règne de la maîtrise peut alors prendre son essor : par exemple, l’anthropologie va se développer et avec elle toutes les sciences du psychologique qui viennent prendre la place des mythes et textes sacrés pour donner une explication logique du monde. Le règne de l’époque moderne c’est donc celui où le monde devient objet de représentation pour un sujet. Pour comprendre ce changement, rappelons nous qu’il fut un temps où le monde et tout ce qui est, étaient pensés comme création divine. Etre un étant, cela voulait dire appartenir à un degré déterminé de l’ordre de la création. L’homme était causé par Dieu et la vérité divine lui était révélée. Avec l’époque moderne, la vérité est posée par la raison. Rappelons-nous que l’époque moderne est celle où le nihilisme apparaît : Dieu est mort et l’homme est bien sur terre sans recours à un ciel qui l’abrite. L’étant est conforme aux règles édictées par la raison humaine : il est, dit Heidegger, assigné à un domaine et convoqué par lui et pour lui. La nature, la terre est alors pensable comme un réservoir de matières que nous pouvons maîtriser. Tout ce qui est peut alors être conçu comme une réserve disponible pour l’usage que l’homme moderne détermine puisqu’il est le maître, la mesure de tout ce qui est. Tout comme il décide de sa propre manière de se représenter lui-même et s’en assure en même temps.

Pour résumer, évoquons un verbe qui caractérise notre époque : gérer. Tout peut être rapporté à une question de gestion : les émotions tout autant que le pétrole que nous avons encore en stock dans nos réserves dites naturelles ou bien un flux de circulation (l’humain n’est ici plus nommé) ou un projet dit écologique. Planifier, tel est notre mot d’ordre : la planète n’est plus comprise comme un lieu sacré -secret- mais un stock de lieux disponibles pour notre divertissement. Ainsi par exemple, je pourrai dire à mes amis : « cet été, j’ai fait le désert du Tchad ». Dans cette méditation sur l’époque moderne et planétaire il nous semble indispensable d’aborder maintenant la question de la technique. La technique : provoquer et produire. Il est d’opinion courante de penser que notre époque est bien plus évoluée que celle des hommes que nous qualifions de primitifs : il nous suffit d’appuyer sur un bouton pour que la lumière soit, c’est facile, efficace, bien plus évolué que la lampe à huile ! Dans cette qualification, transparaît un jugement péjoratif : aujourd’hui nous avons progressé et les sociétés qui nous ont précédés étaient rétrogrades ! Heidegger ne pense pas ainsi. Il pense des époques du monde ou de l’être selon les manières dont nous avons compris la question de l’être. Ceci nous permet de prendre conscience de nos jugements de valeurs implicites et nous amène à peut-être prendre du recul par rapport à notre agitation effrénée pour parvenir à penser que chaque époque possède ses propres valeurs et met en œuvre une conception de ce qui est. Peut-être avez-vous vu le film « Avatar » qui peut vous permettre de saisir cela ? Nous jugeons à partir de ce qui nous est tellement évident que nous qu’il nous est très difficile de ne pas le penser comme la vérité. Et cette évidence dans laquelle nous nous tenons, il nous est 11 difficile de la penser, de prendre recul pour penser la façon dont elle s’élabore comme une évidence. De plus nous avons des difficultés prendre conscience que notre manière de faire à des implications essentielles quant à ce que nous pensons du bien-être humain. Nous ne mesurons pas les implications de chacun de nos comportements et c’est cela que Heidegger à mis en évidence en parlant du dévalement : notre manière de nous comporter est déterminée par l’accélération – même la radio en parle aujourd’hui – l’urgence, la quête du nouveau, du plaisir immédiat témoigne de notre manière de nous considérer : produire plus pour pouvoir consommer plus, satisfaire nos besoins vite et sans trop d’effort, et ainsi être heureux et accompli, tels sont nos principes. La « technique » est une manière de qualifier nos agissements : nous sommes à l’ère de la maîtrise technique qui décuple nos capacités corporelles et nous donne le sentiment de pouvoir réaliser tout ce que nous voulons « parce que je le vaux bien » nous dit une publicité ! Heidegger pose la question de la technique et se demande comment penser ce qu’elle dit de notre conception de l’être dans un texte intitulé la question de la technique3 dont nous allons reprendre les moments importants.

Quelle est notre conception courante de la technique ? Elle est comprise comme les moyens que nous mettons en œuvre pour parvenir à nos fins, une activité de l’homme. Ainsi nous avons de celle-ci « une conception instrumentale et anthropologique »4 Cela signifie que la technique est un moyen que l’homme pense contrôler et dont il veut rester le maître même lorsque elle lui échappe ainsi que nous le voyons avec les dernières catastrophes nucléaires au Japon. Ainsi, peut-être que la technique n’est pas seulement un moyen pour l’homme même si une telle conception a sa pertinence ? Pour arriver à l’essence de la technique, à ce qu’elle est, Heidegger nous propose de réfléchir à ce qu’est le caractère instrumental : il se définit un rapport entre les causes et les fins. L’instrumentalité se caractérise par la causalité. Depuis Aristote, la philosophie décline quatre causes : la cause matérielle ou le matériau pour réaliser quelque chose ; la cause formelle, la forme que cette chose prendra ; la cause finale, ce pour quoi cette chose est destinée ; la cause efficiente à savoir l’artisan qui la met en œuvre. Cette manière de penser la causalité nous est acquise. Mais que veut-on dire quand on parle de « cause » ? Pourquoi quatre causes et en quoi sont-elles solidaires ? Telles sont les questions que pose Heidegger. Une cause c’est ce qui produit des effets. C’est aussi, en un sens plus large, ce dont on répond, ce qui nous concerne et dont nous devons pouvoir répondre par nos actes : ce dont il s’agit pour nous, ce qui est en cause là ou bien l’affaire qui nous requiert, par exemple « la cause féminine » ou celle « des phoques ». Ainsi ce dont nous avons affaire, ce qui est en cause, c’est ce qui fait venir quelque chose en présence, devant nous et donc quelque chose qui nous concerne directement. Produire, causer quelque chose c’est le faire apparaître comme dans l’exemple donné par Heidegger où l’orfèvre met en œuvre une coupe d’argent.

Résumons : Avec la notion de cause nous en venons à un acte dont on répond, un acte qui nous requiert pour permettre à quelque chose de venir à se manifester. Tel est le trait

3 La question de la technique, dans essais et conférences, Gallimard collection tel N°52, Paris 1958, pages 9 à 48. Cette pensée de la technique sera reprise dans nombre de ses écrits. 4 La question de la technique, dans essais et conférences, Gallimard collection tel N°52, Paris 1958, page 10. 12 fondamental de la cause : « l’acte dont on répond à le trait fondamental de ce laisser-avancer dans la venue »5. Produire c’est faire venir à l’être : pro-duire, amener à l’avant. La production n’est pas réservée à la fabrication par un ouvrier. Tout ce qui est se pro-duit : un bouton de fleur s’ouvre en fleurissant, la fleur pro-duite, bientôt se pro-duira le fruit. Ainsi produire témoigne du sens grec de physis devenu notre physique et comprise depuis Descartes comme chose étendue. Le sens grec de physis est davantage proche de ce qui va de l’avant, le jaillissant, ce qui est en voie de soi-même. Produire c’est présenter : se dévoiler ; et là, nous retrouvons le sens grec de aletheia (le dévoilement ou la déclosion au sens de l’être à découvert de l’étant : l’étant compris comme ce qui se donne à voir tandis que l’être demeure toujours en retrait) qui est devenu pour nous vérité entendue comme exactitude. Ainsi, la technique est production et, en ce sens, elle est liée au dévoilement, à ce qui se met à l’avant, en présence. Rendre présent cela renvoie à causer, à la causalité entendue comme motif, mobile, au sens de ce qui met en mouvement, qui produit. Cela nous conduit à préciser notre définition première de la technique : celle-ci est un mode de rendre présent. Technique vient du mot grec tekhné qui se réfère au faire de l’artisan mais aussi à l’art au sens strict du mot : la manière, la tournure. Technique, cela veut dire que je peux m’y connaître, m’y retrouver. Ainsi la technique est essentiellement production au sens de dévoilement plus que de fabrication. Que dévoile la technique moderne ? Les temps modernes sont ceux où la pro-duction prend la forme de la pro-vocation6 nous dit Heidegger ; la technique moderne convoque la terre à livrer une énergie qui est comprise comme un stock : extraite et accumulée, gérée selon les besoins pré-établis des humains. La particularité de la technique moderne c’est sa conception de la terre comme un stock. Il ne s’agit plus de préserver une nature vivante, une terre en rapport à un ciel, mais de prélever de l’énergie, le plus rapidement possible et le plus possible, et ce, à moindre coût. La nature est dévoilée comme une ressource énergétique. La manière de la rendre présente c’est de l’interpeller et la pro-voquer c’est-à-dire : obtenir, transformer, accumuler, forcer comme, par exemple, forcer un cours d’eau en une « conduite forcée » pour en fabriquer de l’électricité. Un tel dévoilement est dirigé et assuré par la raison. C’est cela que Heidegger nomme Gestell, mot que nous retrouvons souvent non traduit : stellen veut dire placer debout devant soi ; « Ge » signifie le rassemblement, l’assemblement des modes du « stellen », du placer, poser. Ainsi le Gestell est un dispositif : un système de planification de la terre comme réservoir d’énergies utilisables pour l’homme. La nature est comprise comme un fonds convoqué à se montrer de cette manière-là : un complexe de forces que nous arraisonnons (arraisonnement sera la traduction la plus fréquente de Gestell) : « L’idée est bien celle d’une mise en demeure, dans laquelle ce qui est mis en demeure est du même coup forcé de prendre une certaine figure où, désormais réduit, il parait comme tel. La nature, mise en demeure de fournir de l’énergie, comparait désormais comme « réservoir d’énergie ». »7 Mais cela n’est pas un acte seulement humain : l’arraisonnement, le Gestell n’est pas un acte technique mais il est la manière selon laquelle le réel se montre et en cela nous y sommes convoqués nous-même. Nous ne le choisissons pas et c’est là que nous trouvons la question de l’être : la provocation, qui témoigne de la technique moderne, est une manière particulière de la production, de l’être produit. 5 La question de la technique, dans Essais et conférences, Gallimard collection tel N°52, Paris, 1958, page 15. 6 La question de la technique, dans essais et conférences, Gallimard collection tel N°52, Paris 1958, Page 20. 7 Le séminaire de Zahringen, dans Questions III et IV, Gallimard collection tel N°172, pages 459-488. Page 479. 13

Or, ce n’est pas l’homme qui décide de son destin : il est destiné car il lui échoit d’avoir à être. Le destin ici c’est la façon dont l’être se donne à nous ; dont il se destine. Ainsi le Gestell n’est pas en lui-même un péril que nous devrions rejeter mais la façon dont nous sommes appelés à être qui définit l’époque moderne. Heidegger parle de l’extrême danger8 qui nous menace : cette menace est inhérente au dévoilement lui-même car tout se montrer est seulement une guise, une tournure d’être et par là, il comporte toujours une part d’obscurité, de mystère. Le danger extrême auquel l’arraisonnement nous convie c’est que nous perdions de vue l’être –ce qui nous concerne en propre et requiert notre attention : qui sommes-nous ?- , que nous soyons emportés dans cette tournure planétaire et ne puissions plus nous rendre libres pour nos comportements ; qu’une telle vision raisonnante nous détermine. Nous éprouvons cela quand nous questionnons nos agissements et que notre seule réponse devient « c’est comme celaqu’on fait » ; quand ce sont les machines qui en viennent à nous contraindre comme nous le voyons dans nos administrations publiques où les fonctionnaires deviennent ceux qui fonctionnent au gré des fonctions d’un programme informatique. Si nous perdons de vue que tout agir, tout faire, est une manière de se faire être - soi et un monde- ; si nous perdons de vue que tout faire est un mode de produire, d’amener à la présence ; alors nous perdons de vue que nous habitons un monde et non pas une gigantesque réserve d’énergie. Nous perdons de vue la dimension éthique de notre existence pour ne plus nous considérer que comme des stocks. A ce propos, un film vient de paraître « Never let me go » où il n’est plus question d’humains mais d’un élevage d’organes de remplacement pour des humains. La recherche biologique n’en finit pas de ne plus justement nous surprendre : la maternité par exemple n’est-elle pas depuis peu devenue une question de droit ? Ces questions sont ouvertes de diverses manières au sein de notre société et le chemin de pensée de Heidegger peut ici nous être précieux, même si c’est au prix de ne pas nous laisser en paix. Heidegger qualifie la tonalité affective de notre époque comme l’absence de détresse et il nous ouvre à cela : nous devons éprouver la détresse extrême qui est celle de l’absence de détresse : quand plus rien ne nous questionne, quand tout est calme et que rien ne survient alors la détresse humaine est à son comble car l’homme perd son rapport à ce qui le concerne : la question de son être.

Comprendre, parler et penser : Avec ce chapitre nous allons reprendre, une nouvelle fois, la démarche globale de Heidegger, pour nous amener à retrouver ce qui est digne d’être pensé et dont il ne s’agit pas de rendre raison : la question de l’être. On ne peut en rendre raison car l’être est de l’ordre de la possibilité : tout ce qui est témoigne d’une possibilité d’être. La raison rend compte de ce qui est, par exemple je peux rendre compte, expliquer les composants d’une voiture car elle est quelque chose qui est. Tout le travail de Heidegger peut s’entendre comme un cheminement auprès de cette question de l’être et de la parole. Nous allons tenter de développer en quelle manière la question de l’être et celle de la parole sont indissociables. La parole appartient à notre conception de l’être humain. La pensée courante dit que l’homme est un animal doué de la parole, du langage. Selon la manière dont nous définissons la parole et le langage, nous définissons aussi l’être humain et le monde différemment. Mais aussi la notion de vérité prend sens diversement : elle est manifestation de quelque chose comme tel ou bien elle est conformité entre une idée et sa réalité concrète. Tout cela peut sembler au premier abord une discussion « théorique » mais nous verrons que cela va avoir de 8 La question de la technique, dans essais et conférences, Gallimard collection tel N°52, Paris 1958, page 36. 14  nombreuses conséquences quant à la manière dont l’humain se comporte vis-à-vis de ce qui l’entoure à commencer par ses semblables. Le recueil de textes où Heidegger développe plus particulièrement une pensée de la parole date de 1959 et s’intitule : Acheminement vers la parole9. Titre étonnant puisque la parole est bien ce que nous utilisons tout le temps : « Constamment nous parlons, d’une manière ou d’une autre10 ». Alors que veut dire ce titre qui nous parle de nous en approcher ? Constamment nous parlons, nous faisons usage de parole mais nous ne nous arrêtons pas pour méditer ce qu’est la parole en tant que telle : le parler de la parole elle- même. La parole quotidienne est notre façon d’articuler nos comportements et ce que nous comprenons, et à ce titre la parole est inaperçue comme telle car nous l’utilisons comme un instrument qui va de soi : la parole c’est tellement banal, « ça tombe sous le sens ! ». Quand je dis « passe-moi le sel », c’est le sel qui m’importe et non l’acte de parler lui-même. C’est pour cela qu’il nous faudra nous acheminer vers elle, si nous voulons prendre conscience de la façon dont la parole nous implique chacun, nous concerne et engage notre manière d’être. Heidegger nous convie à une méditation pensante : à faire une expérience avec la parole. Non pas parler « sur » la parole comprise comme un objet d’étude ainsi par exemple que s’y consacre la linguistique, mais cheminer vers ce qui nous est le plus proche : notre manière de séjourner dans la parole, d’être parlant. Penser, avec Heidegger ce n’est pas développer un thème et en clarifier, en fixer le fondement. Penser c’est questionner et, au-delà, c’est s’acheminer vers. Non pas trop vite énoncer un concept mais accepter au contraire de nous laisser questionner, tourner autour de ce qui nous échappe pour nous laisser accueillir et surprendre les subtilités de ce qui se montre et l’étonnement que cela suscite en nous. Pas à pas cheminer et préférer les sentiers inconnus aux autoroutes de ce qui est convenu, prendre des directions au cours desquelles notre manière d’être sera affectée et évoluera. Il ne s’agit pas de raisonner, de produire un jugement clair et précis, mais de nous convoquer à une épreuve, une expérience où il est question d’être, où cela nous engage en notre existence. Cela demande un cheminement personnel, cela exige de se donner le temps et d’endurer de ne pas savoir, de quitter la sécurité de cette manière d’être quotidienne que Heidegger appelle le « on ». Dans le on je suis dilué, dispersé dans ce que je fais et je ne suis pas vraiment moi. L’importance est ici l’endurance du chemin, l’expérience, et non la quête d’un point défini et stable, une réponse intelligible, raisonnable. Penser requiert patience et lenteur, attention portée à ce qui est le plus banal et que nous ne prenons pas en vue. Nous avons parlé du cercle herméneutique et Heidegger reprend cette notion dans l’un des textes de ce livre. Il explique que finalement, il ne veut plus donner de nom à sa démarche, il veut la laisser sans nom car notre époque est trop avide de formules à l’emporte-pièce, de slogans11prêts à colporter. Notre époque est sous l’emprise de l’accélération, caractéristique du dévalement, cette pente glissante où nous sommes pressés de faire (dévalement : curiosité, bavardage, équivoque, qui explicitent notre manière d’exister quotidienne). Le temps nous manque toujours, nous courrons après lui, il est alors un avoir doté d’une valeur marchande.

9 Acheminement vers la parole, Gallimard collection tel N°55, Paris 1976,260 pages. 10 Acheminement vers la parole, Gallimard collection tel N°55, Paris 1976, page 12. 11 D’un entretien de la parole entre un japonais et un qui demande dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55 , page 85-140

15 Penser ne s’apparente pas à nos techniques de résolution de problèmes. Penser nous invite à une sorte « d’itin-errance », une acceptation de l’opacité du questionner qui ne cherche pas réponse ; une ouverture à l’inconnu quelque peu déstabilisante. « Vouloir savoir, la rage des explications ne nous mènent jamais à un questionnement qui pense [...] vouloir savoir ne veut précisément pas attendre devant ce qui est digne de pensée. »12 C’est pourquoi le chemin vers la parole nous invitera davantage à la parole poétique – celle qui laisse la parole parler - qu’à la logique scientifique. Un tel chemin ne sera pas progression linéaire d’un point à un autre mais plutôt un chemin vers là où nous sommes déjà sans le prendre en considération. Il s’agit de nous étonner quant à notre manière d’être-au-monde, de retrouver l’intensité d’un étonnement et de nous retenir de trop vite avoir compris ce qu’il en est de notre existence : laisser ouverte la question. « Ce qui demeure dans une pensée, c’est le chemin. Et les chemins de penser abritent en eux cette ressource secrète : nous pouvons aller sur eux en marchant en avant aussi bien qu’en arrière ; mieux encore : le cheminement qui recule, seul, nous mène de l’avant »13 C’est le site de la parole qu’il s’agit d’envisager ici : Comment nous est-il possible d’expérimenter la parole telle qu’elle se déploie ? Il s’agit de retrouver la parole et la langue comme possibilité d’être essentielle qui conduira Heidegger à dire qu’elle est « la maison de l’être »14. Ne nous hâtons pas de conclure qu’il s’agit là d’une métaphore ! Afin de tendre vers cette expérience à laquelle Heidegger nous invite, reprenons parmi les existentiaux du Dasein, la « structure » du là de être-le-là (Dasein). L’être du là, autrement dit l’ouverture de l’être-au-monde, se caractérise par le comprendre et l’affection (ou disposition). Dans sa manière courante d’exister, le Dasein se comprend lui-même à partir de son agir. Il a toujours déjà compris le monde auprès duquel il se tient ; c’est-à-dire qu’il s’est rapidement fait une idée de ce en quoi cela consiste que d’exister. Le comprendre se décline en explicitation : une manière par où toujours un monde est intelligible pour l’humain. C’est l’explicitation qui conduit à formuler des énoncés qui sont eux-mêmes prononcés, communiqués à d’autres. L’être humain est celui qui se questionne quant au sens de son existence : être-au-monde c’est éprouver la question du sens, celle de l’herméneutique : comment un humain comprend l’être qui lui échoit ? La parole est cette trace humaine de la dimension herméneutique de l’existence : notre rapport à l’être nous contraint à nous donner sens et signification. Résumons : Nous avons vu que le Dasein se caractérise comme être-au-monde. Etre-au- monde se décline en comprendre et être affecté ou affection. La parole est la manière dont le comprendre existential du Dasein prend une forme. La parole est alors une manière d’éprouver notre rapport à l’être : c’est par la parole que le Dasein se rend intelligible le monde (c’est-à-dire la façon dont il donne sens au monde comme à un réseau de renvois qui permet de distinguer les uns des autres des étants intra-mondains : les choses « dans » le monde parmi lesquelles nous existons). Ainsi lorsque je parle, je témoigne de cette capacité de comprendre le monde qui m’est toujours déjà donnée : dans ma quotidienneté, il va de soi que le monde est constitué d’objets que je rencontre. Cela m’est si évident que je ne remarque pas que je projette d’emblée un 12 D’un entretien de la parole entre un japonais et un qui demande , page 98, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55 , page 85-140 13 Idem page 97 14 Article d’un entretien de la parole page 90, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55, page 85- 140

16 sens et que ce sens me permet de nommer des objets du monde. En parlant, le comprendre (existential) s’articule en paroles intelligibles ou non. Lorsque je parle, je suis occupé de ce sur quoi je parle : un sujet de conversation. C’est ainsi que nous pensons que la parole est une articulation sonore signifiante adressée à autrui ; l’image acoustique d’un concept. « Que veut dire parler ? L’opinion courante statue : parler, c’est la mise en action des organes de la phonation et de l’audition15. » Selon l’opinion courante : parler c’est s’exprimer c’est à dire extérioriser un vécu intime ; parler est une activité de l’homme ; la parole représente la réalité sensible : elle le rend intelligible. Voilà des explications rationnelles qui déterminent et des causes et des effets mais qui demeurent partielles eu égard à la question que pose Heidegger. Heidegger recherche la source de la parole ; il se demande comment comprendre une telle possibilité d’être : que l’homme soit parlant ? Lorsque nous essayons de raisonner, c’est toujours « sur » la parole et en usant d’elle. Nous disons comment elle se manifeste, nous parlons « sur » la parole : nous n’accédons pas au phénomène qu’est le parler lui-même, le parler de la parole, son déploiement, et en quelle façon il nous concerne en tant qu’existant, en quelle façon la parole est notre rapport à l’être que nous avons à être. Aujourd’hui il est entendu que la langue est un ensemble de signes, un rapport entre un signifiant (intelligible, une idée) et un signifié (la réalité sensible). La langue est d’évidence un outil de communication.

Qu’est-ce qu’un signe ? Un signe indique quelque chose d’autre que lui : par exemple la fumée est signe du feu. Il est l’expression de quelque chose qu’il indique, vers lequel il tend et qui n’est pas quelque chose de préalablement caché qu’il s’agirait de découvrir. Mais la signification est autre chose que la simple indication : lorsque, conduisant un véhicule, je vois le signe « feu rouge », aussitôt je m’arrête. Ici le signe prend signification à partir du langage ; il suppose que j’ai déjà compris. Les signes du langage n’indiquent rien de ce que pourtant ils désignent. Qu’est ce qu’un mot ? D’un côté, il est un phénomène sonore ou une trace sur un papier. Mais d’un autre côté il doit être dépassé au profit d’autre chose. En effet la sonorité du mot « tortue » ne me dit rien de la signification de ce mot. Et lorsqu’il est prononcé je n’entends pas une suite de sons mais d’emblée un mot. Ainsi le mot est une attente de sens : il est signifiant. Comment le mot compris comme son articulé, comment la parole représentée comme faire entendre par la voix provenant d’un corps, peuvent-ils devenir capable d’exprimer un monde ? Depuis fort longtemps, on se représente la parole comme l’articulation d’un phénomène corporel et d’un phénomène spirituel. Le signe, selon la langue grecque, veut dire montrer au sens de « laisser apparaître » quelque chose comme ce quelque chose. Lorsque par exemple j’énonce « cheval » quelque chose 15 Article La parole, page 16, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55, page 11-37

17 apparaît, se montre comme cela : un animal particulier. Peu à peu, il s’est opéré un glissement qui a conduit à comprendre le signe comme désigner. Ce glissement renvoie à un changement dans la manière de concevoir la vérité : Alethèia est le mot grec pour dire vérité : littéralement c’est « a » privatif et « lèthè » le fleuve de l’oubli que traversent les morts sur la barque de Charon : vérité est ainsi « éclaircie » ou « clairière » au sens d’un éclairement, de ce qui ouvre une vue. Venir à la vérité c’est alors venir à la présence, littéralement venir à l’avant, ce qui suppose dans le mouvement même où quelque chose vient à l’avant, un rester à l’arrière par rapport à quoi ce qui vient à l’avant se distingue. Lorsque par exemple j’allume un projecteur, je vois la partie éclairée et je ne prends pas en compte la partie sombre qui en constitue le fond et qui permet à cette partie éclairée de m’apparaître. Nous nous intéressons à ce qui est présent et c’est le phénomène de la présence, ce qui la rend possible (l’être) que nous oublions. Puis la vérité a été entendue comme pleine lumière : la lumière de la raison qui est recherchée est une pleine lumière qui ne comporte aucune ombre, aucun inconnu. Rendre raison de quelque chose c’est déterminer clairement et fixer par un concept l’essence de cette chose : définir exactement et totalement ce qu’elle est. La vérité devient alors adéquation entre le concept et la chose réelle. Nous sommes là dans une conception post- platonicienne dans laquelle les idées (eidos en grec) sont des essences stables qui s’incarnent en un quelque chose ou un étant sensible. Cette mutation de la vérité nous a conduit à comprendre un signe non plus comme un laisser apparaître mais comme un outil pour désigner : le mot est alors ce qui désigne une chose et ce qui est vraie c’est la coïncidence, fixée selon des règles, entre une idée et son objet. Selon cette conception un homme-sujet doit avoir en lui une trace mnésique de ce qu’il perçoit à l’extérieur de lui : une représentation mentale du réel. L’homme est pensé comme un sujet doté d’une intériorité (immanence) qui se représente la réalité (transcendance) qui se présente à lui comme extérieure à lui. Une représentation suppose toujours un quelque chose qui soit d’abord constitué d’où notre idée habituelle que le monde est un réceptacle contenant des objets. Mais cela pose problème si nous pensons qu’exister c’est justement être hors-de : le Dasein est-au-monde et, comme nous l’avons vu, il est configurateur de monde.16 Effectuons un pas en arrière dans notre chemin : le fait de parler suppose quelqu’un qui parle : la parole requiert bien un être humain. Pourtant ici nous ne sommes pas dans une relation de cause à effet. L’homme a rapport à la parole, la parole le requiert. Toujours l’homme parle même quand il se tait : la parole ici est entendue dans une dimension ontologique. Toutes les manières d’être humaines sont articulées en un langage et la parole est alors une manière d’être. C’est ainsi que l’humain séjourne dans le langage et que la parole ne peut pas être seulement entendue comme une activité humaine parmi d’autres. Parler c’est m’adresser à d’autres humains et c’est aussi dire quelque chose, même si, le plus souvent, je « parle pour ne rien dire » comme l’affirme le dicton ! C’est-à-dire je parle mais je ne prends pas en considération la façon dont parler m’engage moi, m’engage à être vraiment moi-même. Je ne prends pas en vue la dimension d’être à laquelle me convie ce que je dis là : que la parole m’engage au plus profond de mon être. C’est la parole en dévalement quotidien que Heidegger nomme « bavardage ». Ce qui est parlé ce n’est pas ce qui est prononcé : le son n‘est pas le dire. Lorsque je dis : « devant moi se trouve cet ordinateur ». Cet énoncé est une parole que j’écris à votre adresse. Par celle-ci je vous donne à voir le monde auprès duquel je séjourne, un monde déjà signifié comme tel, et pas seulement un énoncé propositionnel. La parole dit quelque chose, elle 16 Nous avons abordé cela avec les notions d’espace et de monde telles que Heidegger les envisage.

18 montre quelque chose. Plus fondamentalement, elle nous donne un monde, une contrée où des choses se rapportent les unes aux autres. Ainsi, par ce que je dis, je témoigne du monde dans lequel je suis engagé et de la manière dont j’y suis engagé : un dire que j’entends et comprends. La parole est là où un monde prend forme en tant que monde. C’est cela qui conduit Heidegger à écrire que parler et parlé « se montrent d’emblée comme ce par quoi et en quoi quelque chose est amené à la parole, c’est- à-dire vient à paraître dans la mesure où quelque chose est dit. »17 La parole donne à voir un dire, elle donne à entendre ce que nous avons toujours déjà entendu dans la mesure où en tant qu’être-au-monde, nous avons toujours une manière de comprendre ce qui se donne à nous comme un réseau de choses parmi lesquelles nous trouvons aussi notre propre tenue. La parole est ce qui donne au monde sa tenue de monde, sa frappe mondaine. La parole est ce qui amène à la proximité, ce qui tisse (logos, legein grec), recueille, rassemble et approche. Parler c’est nommer, appeler à la proximité : « l’ordinateur est là sous mes yeux »...ici nous ne parlons pas de proximité métrique mais d’un entour qui m’est familier. Parler c’est appeler à la présence, aménager l’ouverture à être pour que des choses soient. « Non, nommer, ce n’est pas distribuer des qualificatifs, employer des mots. Nommer, c’est appeler par le nom. Nommer est appel. L’appel rend ce qu’il appelle plus proche. »18 « « Dire » veut dire : montrer, laisser apparaître, donner à voir et à entendre. »19 Heidegger revient à la conception grecque du logos qui signifie : cueillir, rassembler, prendre forme et visage par l’acte de l’appellation. La parole « est la maison de l’être », nous pouvons maintenant reprendre cette phrase de Heidegger : elle est le rassemblement, le tissage de tout ce qui est donné à être, là où l’être est pris en garde, en soin. En elle se rassemble et se recueille l’être, tel qu’il advient en présence comme tout cela qui est. Ce recueillement de la parole est « maison de l’être », là où il s’abrite et se retire. La maison n’est pas un contenant dans lequel il se tient à la manière d’un étant subsistant. L’être est de l’ordre de l’indicible : il ne peut pas être un étant comme les autres, un super étant tel Dieu, il est la possibilité de tous les étants et dans ces conditions échappe à toute catégorisation. Il est une dimension : une ouverture, un rien d’étant ; une possibilité toujours à venir, échappée de tout effectivité. La parole et l’être sont indissociables : elle est le « là » par où l’être se montre et il se montre à nous comme quelque chose que nous discernons : sous la figure d’un étant. Parler témoigne de la spatialité du Dasein, de la manière dont il prend place parmi les autres étants, et de sa temporalité, c’est-à-dire des modes de son être-au-monde. Heidegger dit que la parole est réponse à un appel, une tension à être qui caractérise le Dasein : celui qui existe, qui est en quelque sorte contraint à être et pour qui un monde a toujours déjà pris forme dans la mesure où le comprendre est un existential, un de ses modes d’être mondain. Parler, c’est écouter, et ce que le Dasein est convié à écouter c’est cet appel à être, à devenir lui-même-au-monde. Etre-au-monde c’est alors s’installer soi-même-au-monde : parmi d’autres étants, autres humains et non humains et choses. L’indicible doit s’entendre comme cette ouverture à être, cette dimension qui donne la présence, autrement dit le « il y a » à partir duquel la manifestation langagière de quoi que ce soit devient possible. 17 Le chemin vers la parole, page 239, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55, Pages 225-257. 18 La parole, page 22, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55, page 11-37 19 Le chemin vers la parole, page 239, dans Acheminement vers la parole, Gallimard, tel N°55, Pages 225-257 19 Dans la parole comprise selon sa dimension scientifique et technique, nous avons perdu ce rapport mystérieux à l’être. Et l’être, le verbe, est devenu une simple copule liant un sujet et son prédicat. Dans notre approche habituelle de la langue l’être se retire –il n’est pas pris en vue- au profit de ce qu’il met en présence : « l’ordinateur est noir ». Ici nous prenons en compte un sujet « ordinateur » auquel est ajouté un qualificatif « noir ». Mais, si nous nous arrêtons quelque peu, si nous retenons notre précipitation vers ce qui nous est familier, nous pouvons prendre la mesure de l’opacité de ce « est ». Sans lui la phrase énoncée perd toute sa portée mondaine et pourtant lui-même ne donne rien, rien d’étant, mais ouvre la possibilité d’une installation : un ordinateur noir, c’est-à-dire un rapport, une dimension où quelque chose est donné à voir tel qu’il apparaît, tel qu’il lui est donné d’être. Quand j’énonce « l’ordinateur est noir » le « est » s’entend comme copule et « noir » comme prédicat. Mais quand j’énonce « l’ordinateur est » je dis autre chose, une autre dimension : l’existence n’est pas un prédicat réel. Faire une expérience avec la parole, c’est éprouver, endurer l’indicible porté par le langage : un appel à être qui se retire à toute prise signifiante, un écart, une dimension que Heidegger nommera du-plication de l’être : l’être se retire dans le pli de l’étant mais ce pli n’est pas perceptible. Toujours il se replie car, en parlant, je dis comment l’être apparaît, je dis son étance et non l’être qui reste implicite, retenu dans l’indicible de ma parole. C’est aussi pour cela que Heidegger parlera d’éclaircie (Lichtung) ou de clairière, une pensée prenant en compte l’indicible et qui se distingue de la pensée raisonnante qui vise la pleine lumière de l’ex-plication, hors de tout pli, en pleine lumière. L’humain est convié à une posture d’humilité, un renoncement qui n’est pas une perte, juste une manière d’accueillir que nous avons à être, ainsi qu’une offrande, avec gratitude. Il s’agit ici d’assumer notre finitude, nos limites et de nous en tenir à notre place de mortel. Il semble qu’un des dangers de la pensée raisonnante soit bien celui-là : celui de nous croire maîtres omnipotents d’un monde de choses produites pour nous et dont nous disposerions selon notre bon vouloir. Cela Heidegger le nommera « dévastation » que je vous invite à entendre comme dé-vastation, ce qui ôte le vaste, l’ouvert l’inconnaissable, c’est à dire le sans- distance. Nous reprendrons cela à propos de la technique. Ainsi, la parole telle que nous y invite Heidegger n’est plus un quelque chose appartenant à l humain : elle est le là où nous séjournons. Elle est ce par où nous distinguons un monde compris comme des objets et des « sujets » se rapportant les uns et les autres. Elle est le lieu où être et étant se tiennent en rapport ; une dimension d’être, une dimension herméneutique. Parler c’est dire : ce qui est dit, -un étant- se déploie en parole sur le fondement d’un dire — l’être- qui demeure toujours en retrait. Cela veut dire que l’être est toujours source de question, une question qui ne peut que demeurer question : dire c’est ouvrir et tenir la question de l’être. Le Dasein est là où dire s’articule en parole intelligible lui permettant de nommer un monde c’est-à-dire des rapports entre des choses, un espacement être et étant qui inaugure toute possibilité de connaître. Parce que le Dasein est ouverture, possibilité et disponibilité, ex-ister c’est porter l’indicible (la possibilité d’être/ la manifestation d’un étant) de tout dire à la parole : être-au-monde. 20

Bibliographie : Pour aller plus loin...

- Roland Gori « La dignité de penser » essai, Babel, Actes sud, Arles, 2013. J’ai repris certains passage de ce texte pour introduire le débat.
- Pier Paolo Pasolini, « Lettres luthériennes. Petit traité pédagogique », Paris, Seuil, 2000.
- Dany-Robert Dufour « La cité perverses », Paris, Denoël, 2009.
- Alain Ehrenberg « La fatigue d’être soi », Odile Jacob, Paris 1998.
- Christopher Lasch, « La culture du narcissisme », Paris, Flammarion, 2000.
- Jean-Pierr Lebrun, « La perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui », Denoël, Paris, 2007.
- Pierre Dardot, Christian Laval, « La nouvelle Raison du monde », La découverte, Paris, 2009.
- Stephane Hessel, « Indignez-vous ! », Indigène, Montpellier, 2010
- Ignacio Ramonet, « La tyrannie de la communication », Galilée, Paris, 1999.
- Jean-François Lyotard, « La condition postmoderne », Les éditions de Minuit, Paris, 1979.
- Yves-Charles Zarka, « Le pouvoir sur le savoir ou la légitimation postmoderne », Cités, 2011.
- Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Folio actuel N°144, Paris, 2010.
- Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », Gallimard, Paris, 1955.
- Theodor W. Adorno, « Minima moralia », Payot, Paris, 2003.
- T.W. Adorno et Max Horkheimer,”Kulturindustrie” , Allia, 2011.
- Michel Foucault, “Leçons sur la volonté de savoir. Cours au Collège de France, 1970- 1971 », Gallimard, Paris, 2011.
- Pierre Jacerme « Monde, déracinement, présence des Dieux », éditions du Grand Est, 2009.
- Martin Heidegger, « Essais et conférences », Gallimard, Tel N°52, Paris 1958.
- Martin Heidegger, « La dévastation et l’attente. Entretien sur le chemin de campagne », Gallimard, NRF l’infini, Paris, 2006.
- Hannah Arendt « Condition de l’homme moderne », Pocket n°24, Paris, 2011.
- Aurélien Barrau et Jean-Luc Nancy « Dans quel mondes vivons-nous ? », Galilée, 2011. Sites internet : La nuit sécuritaire Le collectif des 39 21


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